29 novembre 1917

7 janvier 1918

28 février

16 mars

4 mai

30 mai

2 mai 1919

7 mai

29 juin

30 juin

1er juillet

2 juillet

3 juillet

4 juillet

6 juillet

20 juillet

23 juillet

20 novembre

Fin

           

Le 29 novembre 1917

          Encore une nouvelle tranche de campagne qui commence pour moi.

          Parti le 27 septembre de Baresani, avec une permission de trente jours qui a filé comme si elle n'avait duré qu'une semaine, me voici de nouveau embarqué, sur un bateau de guerre, cette fois, où j'occupe une petite cabine d'officier retirée et calme, dont le hublot m'encadre un petit morceau de la rade de Tarente : mer bleue, temps doux de printemps, maisonnettes blanches éclatant au soleil.

          Bruits de machines. Nous ne partons que ce soir. Donc quelques heures à perdre, à rêvasser, à gaspiller. Que de temps gaspillé depuis trois ans et demi bientôt. Enfin, c'est la loi, je sais qu'il le faut, je sais qu'il en est de plus malheureux que moi. N'importe, cela devient un peu long tout de même.

          Que va-t-il se passer ? Les Russes sont de plus ne plus inexistants ; les Italiens ont arrêté l'invasion boche, une grosse armée franco-anglaise est en Italie et n'a pas encore dominé. En Orient, on dit que les Boches veulent attaquer. S'ils y mettent le prix, ils pourront nous mettre à la mer, c'est très probable, mais je n'y crois pas plus que cela. D'ailleurs que pourrais-je croire qui eut quelque valeur, moi, pauvre petite unité dans la somme immense, j'allais dire des combattants, et oublier que je suis dans l'armée, d'une catégorie inférieure.

          Je me laisse aller, sans rien plus demander désormais que de suivre ma destinée.

          La perspective de retrouver Baresani ne me plait ni ne me déplait. Celle de me retrouver avec le père L... m'est désagréable, et encore ! On devient philosophe ; et on s'habitue à faire un peu n'importe quoi.

          J'ai eu trente bons jours, eh bien, c'est toujours cela. De bons souvenirs, pour tenir un peu compagnie à la longue solitude qui va me venir, et puis... on verra !

Le 7 janvier 1918

          Aujourd'hui est le Noël orthodoxe : d'où trois jours de fête. Les fêtes se chiffrent toujours par trois jours dans ce pays de moindre effort. Tous les habitants se sont revêtus de leurs plus beaux habits, verroteries, rubans, il y a même des rubans tricolores, cadeaux de français, et des rubans du sacré-cœur ; les couleurs les plus criardes se montrent sous la forme de petits pompons de laine qui émaillent les gorges et les tabliers (foutas). On fait des gâteaux de farine où le piment et l'ail servent d'épices. Je viens d'entrer dans une chambre où un relent d'ail vous saisit violemment dès l'abord, et où j'ai entendu chanter par Tzveta et Tzvesda, sur un ton nasillard et monotone, sur une seule courte phrase musicale, de naïves histoires, entre autres celles de la petite Milka, qui était malade, qui reçut la visite du Doctor, et qui mourut le cinquième jour. Il est probable qu'en Serbie la thérapeutique n'a pas plus de succès qu'en France ! Et ces gens, dont la misère est grande, dont les maris, les frères, les fils, sont loin, émigrés en Amérique ou soldats serbes, paraissent s'amuser beaucoup et être naïvement heureux. A quelque distance de l'ambulance de l'autre côté du ravin qui nous sépare du monastère, des petites filles dansaient en chantant une sorte de ronde, se tenant par la main, et, à intervalles déterminés, esquissant une sorte de pas de mazurka.

          Il fait un beau soleil, chaud, malgré la neige et le verglas, et on sent l'envie de ne rien faire d'autre que de profiter du soleil et de la chaleur, pendant que l'on peut. Bizarre existence, dont le vide n'est partiellement occupé que par des occupations assez mesquines, et pour ainsi dire mécaniques. Je suis surpris de n'éprouver ni grande tristesse, ni grande mélancolie, ni beaucoup de désirs. Je m'ennuie, certes. Mais je ne me sens pas très malheureux, comme par moments, cet été. Serait-ce que je deviendrais philosophe ? Cette ataraxie, relative !... est-elle signe de vieillissement ou de sagesse ?...

          Le 28 février - Ai été proposé ces jours-ci pour l'avancement à T.T. et pour la croix. Motif de cette dernière proposition :

          "Toujours sur le front depuis le début. A participé à de nombreuses affaires comme médecin de bataillon et médecin-chef de régiment, soignant sous le feu un grand nombre de blessés, donnant ainsi un bel exemple de courage et d'abnégation. S'est dépensé sans compter à la tête d'une ambulance, en particulier en Orient dans les conditions les plus précaires et les plus difficiles, prodiguant avec un dévouement et une activité inlassable les soins les plus éclairés à de nombreux blessés. Hautes qualité professionnelles". N°1/2.

Le 16 mars

          Ennui incommensurable depuis quelques jours. La vie la plus monotone et la plus exempte de toute sorte de distractions ou de changements.

          Calme sur le front, toujours. Quelques coups de mains, bombardements habituels, quelques-uns à gaz. En somme assez peu de pertes.

          On dit que les Grecs vont bientôt entrer en ligne, et on parle de la relève de divisions françaises. Mais les coloniales resteront sans doute.

          Sarrail a été relevé, remplacé par Guillaumat. Changement de bord. L'état-major de Salonique a été en partie liquidé. Il paraît même que les dernières fournées de citations saloniciennes signées in extremis, auraient été révisées...

          Qu'est-ce qu'ils s'envoyaient comme bananes à Salonique ! C'étaient de véritables collections. Et dire que ma proposition pour la croix a été refusée parce que je n'avais pas de palme.

          Bah, je n'en serai point malade.

          Ruotte a été remplacé par Fournial, dont la carrière s'est faite au Maroc avant la guerre. Il doit venir. Peu important pour les humbles comme moi, que ce soit tel ou tel.

          La guerre paraît devoir s'allonger indéfiniment. Mais ce qu'on peut se raser, à Baresani !

          Aujourd'hui, petite distraction : une femme de nous maison s'est mariée. Elle est venue aujourd'hui avec son mari faire sa visite de noces à ses parents et à nos voisins. On est venu me chercher.

          La famille était assemblée avec des voisins autour d'une petite table ronde haute comme un tabouret ; assiettes avec des figues, des gâteaux, sortes de crêpes. Du pain de maïs. Les verres de raki ont circulé, offerts par une jeune fille, qui, après, les reprend sur un plateau, comme en France. Et on trinque, comme en France. Au départ, la mariée et le marié ne m'ont pas serré la main comme les autres, mais l'ont baisée, puis appuyée sur leur front. La mariée avait tous ses atours : ceinture énorme, tablier-tapis monumental, et des pièces de monnaie turque partout, chaînettes d'argent, bagues de cuivre ou de filigrane à tous les doigts, bracelets, etc...

          Elle avait l'air vannée la mariée, et le mari aussi... comme en France.

          Quand on pense que ces gens-là couchent sur des nattes, ce doit être bien fatigant !

          Demain, je déjeune chez le Commandant Estienne, cela m'assomme de sortir maintenant. Je deviens un ours de plus en plus, et paresseux ! Je ne pense presque plus à la fin de la guerre.

          Aussi bien, quand j'y pense, je n'ai ni espoir ferme ni certitude, ni projets arrêtés. A quoi bon, j'en aurais, qu'ils ne réussiraient pas.

          La plupart de mes idées, quand je pense à une cessation possible de l'état de choses actuel, sont orientées vers le côté féminin. Il faut avouer que pour nous tous, c'est bien la plus grande privation que nous subissons en ce moment.

          Je m'ennuie. Je voudrais partir, changer. Et pourtant je m'occupe de ma boutique comme si j'y devais rester dix ans : déformation professionnelle.

          La nuit tombe. 6 heures. Le blanc du Kaïmatchalan devient crème, le reste des montagnes bleuit. Les nuages sont comme des crêpes de deuil. Le ruban argenté de la Cerna se fait pâle et prend l'aspect terne d'une ferblanterie malpropre. Des fumées surgissent. La voix d'un soldat émerge du silence, chantant quelque romance populaire de France.

          Ce qu'une fin de soirée peut être mélancolique, loin du pays. Ce chant me donne l'impression du cor du dernier acte de Tristan.

          Je vais allumer la bougie, écrire une lettre en attendant le dîner. Ce qu'il faut se creuser la tête pour écrire des choses qui se tiennent ! A des gens qui souvent ne vous comprennent pas, tellement ils sont loin de vous, de toutes façons.

Le 4 mai 1918

          Je quitte l'ambulance demain pour le 2ème bis de zouaves. Je l'avais demandé il y a un mois en allant à Veria à l'école de gaz.

          Perdrai-je au change ? Je ne sais. En tous cas, k'en ai marre de me donner ici pour rien un mal de chien. Puis on ne pourra pas me reprocher de n'avoir pas assez de régiment. Actuellement, cela barde partout, même à Paris ! Et il est bon de ne pas être trop en sécurité. Hier cependant, éclats de bombes d'avion dans l'ambulance. Mais c'est rare.

          Le 30 mai 1918 - Au 2ème bis de zouaves depuis le 8 mai. Je l'avais demandé un mois avant au Lieutenant-Colonel Lamborot, retrouvé à Salonique par hasard.

          Trouvé le régiment en secteur, aux Crêtes Rocheuses, au nord de Mayadag, un coin de Macédoine nouveau pour moi.

          C'est la vallée du Vardar, ou plutôt les hauteurs qui la dominent : région très accidentée, avec des arbres, des mûriers notamment (il paraît que la soie de Mayadag était connue avant la guerre). On voit, des observatoires d'infanterie, Guevgueli comme si on y était.

          Population turque, dans les villages, assez sympathique, plus que les Makedu de la région de Monastir.

          Le secteur du régiment est assez étendu en profondeur, et très accidenté. J'ai eu du mal avant de connaître tous les ouvrages, tous les boyaux. Maintenant, cela y est.

          J'habite à P.50 une cagna, au flanc d'un ravin qui me rappelle l'Argonne.

          Impression assez bonne au régiment. On m'a accueilli aimablement. Colonel B. V. nerveux, c'est bien évident, mais charmant pour moi jusqu'à présent. Je comprends d'ailleurs, qu'il s'emballe parfois, à sa place j'en ferais autant.

          Ma vie est toute différente ici de celle de Baresani. Je me lève à 4 heures et demi, 5 heures. Ou bien je vais dans le secteur ou bien je vais à l'infirmerie, à cheval. J'ai un travail plus varié, ne présentant que très peu d'intérêt médical, mais plus distrayant peut-être. Milieu plus optimiste. Moins de vraie cordialité qu'à la popote de l'ambulance, surtout en l'absence d'Haton. Moins de sécurité aussi, car enfin, bien que ce soit le front d'Orient, nous avons presque chaque jour des tués et des blessés.

          Ils ne tirent pas beaucoup dans notre ravin ; pourtant, ces jours derniers un homme a eu la moitié de la figure emportée.

          Ce matin, a commencé l'attaque du Serka di Legeu, à notre gauche, par deux divisions grecques et le 1er R.M.A.

          Dès ce matin, les objectifs étaient atteints par les Grecs ; il y a eu une assez belle préparation d'artillerie. Hier soir, le régiment a fait un coup de main de vingt hommes, sans résultat. Les hommes, d'ailleurs n'ont pas été très loin. Le 155 avait ouvert une belle brèche, pourtant, dans ces fils de fer bulgares, en face de la tranchée Éléonore.

          On attend la réaction boche à la suite des succès grecs, et sur nous en partie.

Le 2 mai 1919

          Je retrouve ce carnet dans ma cantine. Bien des choses se sont passées depuis que j'écrivais les dernières lignes, à P.S.O, en avant de Mayadag. Et voici qu'après avoir noté un tas de petites choses, je n'ai même pas eu le besoin d'écrire quoique ce soit au moment de l'armistice.

          Ce mot, avant qu'il ne fut devenu réalité signifiait la fin des ennuis, le commencement d'une ère de joies d'autant plus enviables qu'elles ne se précisaient point...

          La réalité était un peu différente. Les peuples ne sont pas satisfaits, et beaucoup d'individus sont déçus.

          Les choses n'ont de prix que par le désir qu'elles inspirent. La satisfaction amène presque toujours une désillusion.

          Donc, après l'été passé aux zouaves, en compagnie du Colonel Boué-Verrier, aliéné notoire, et un vilain monsieur par-dessus le marché (encore un échantillon des chefs que le monde nous envie...) évacuation-paludisme. Hôpital français à Salonique : trois semaines de calme délicieux et de repos dont j'avais besoin. Hôpital Petit. Karabourani. Mes deux ans d'Orient ne me valent pas de convalescence ; si j'avais été fils de député ou officier d'état-major, cela eut été différent.

          Petite étude du monde militaire de Salonique : les mœurs d'une cour d'autocrates. La course aux galons, aux récompenses, aux prébendes.

          Mon Père veut me faire coller à la Mission Hellénique. Je demande les chasseurs à pied.

          J'y suis nommé. Pendant que je rejoins, l'armistice avec la Bulgarie, puis avec l'Allemagne.

          Monastir. Velès. Tlokut. Impossible de rejoindre par les montagnes.

          Je reviens à Florina, avec un renfort de chasseurs et trois officiers. Nous passons par Koritza, puis Santi-Quaranta, Antivari, et enfin, à la fin de novembre, Sentari d'Albanie que le bataillon a rejoint par les montagnes.

          Scutari, petite ville assez banale au point de vue de son aspect architectural, pauvre, triste, avec ses quartiers turcs aux maisons silencieuses, grillagées, aux rues tortueuses et désertes, mais si pittoresques par ses habitants, ses costumes, et aussi par la nature qui l'environne.

          Il est une promenade que je fais souvent : on grimpe par de mauvais chemins, coupés par des flaques de boue, des ruisseaux débordés, au flanc d'une colline qui domine la cité.

          Au bas de la colline, une petite mosquée, avec le cimetière dont les tombes, à cette époque, sont couvertes d'iris, exhale un parfum de repos, de sérénité, de simplicité patriarcale que lui prête sans doute gratuitement ma badauderie d'occidental.

          La colline est couverte de fleurs, et surtout de beaux iris pareils à ceux que chez nous, on cultive avec soin dans les jardins. Et quand on a grimpé, parmi ces fleurs, jusqu'au sommet, on découvre vraiment un horizon magnifique : la ville, dont les toits de tuiles sont noyés dans la verdure des jardins, car les maisons ont presque toutes leur verger, sauf dans la rue centrale, la rue Internationale ; le lac tantôt gris, tantôt bleu, le lac qui a ses tempêtes comme une mer ; les hautes montagnes tout autour de l'immense cuvette qui abrite Sentari dans son creux : Monténégro, montagnes albanaises habitées par des gens dont les trois quarts sont aussi sauvages que les nègres de l'Afrique Centrale. Et surtout, la coulée de la Bojana qui déverse le lac entre le Tarabosh et la vielle citadelle ; vraiment ce coin-là a beaucoup d'allure et de caractère.

          C'est drôle comme je suis devenu contemplatif, et insociable !

          Les Albanais, eux, ont une chose intéressante, le costume : montagnards à la veste courte, au pantalon de grosse étoffe blanche soutaché de noir, à la ceinture plus ou moins bariolée, citadins en culotte bouffante, veste de zouave, calotte plate à glands pendant, femmes turques toutes voilées de noir, catholiques vêtues si curieusement du large pantalon noir (trente-deux (?) mètres de tour), de la jaquette pincée à la taille, à grosses basques, avec broderies rouges ou noires, coiffées de jolis voiles de dentelle quand il fait beau, ou du capuchon rouge moyenâgeux, femmes de petite conditions habillées de ce que nous appelons "la toile à matelas" à cause des rayures rouges sur fond blanc qui les uniformise toutes, un grand carré de cette toile replié sur la tête et ne laissant pas voir grand chose, souvent qu'un œil, même chez les catholiques (à la messe de Pâques, beaucoup de femmes étaient ainsi voilées)... et, naturellement, aussi des hommes en veston et des femmes en tailleur, qui en général feraient mieux de porter le costume traditionnel.

          Quelles drôles de gens, ces Albanais. Bien peu civilisés encore, et bien soumis à l'influence turque !

          Le 7 mai - Ils ne nous gobent pas énormément, les Albanais. La majorité regrette, avec raison, les Autrichiens, sous lesquels ils étaient plus heureux.

          Ils ne tombent pas en admiration devant le Commandement français, et ne paraissent pas apprécier toujours avec enthousiasme le Colonel Bardi de Fourton, Général à titre fictif ni son état-major, lequel est loin d'être brillant.

          Ce serait dommage pourtant que le Commandement français ne reste pas ici. Bien dommage pour le Général de Division. Logé à l'œil, bien logé, nourri pour pas cher, achetant les choses dont il a envie, tapis, armes, etc... avec du sucre et du café de l'Intendance qu'il achète à 1,80 (pour le sucre) et qu'il échange au taux du pays (où le sucre vaut 10 à 12 p. le kilo)... Qui eût cru que le sucre de l'Intendance fut fait pour cet usage ! Il y a quelques jours, il profitait d'une vente de chevaux réformés pour vendre deux chevaux qu'un Colonel serbe lui avait donné : bénéfice, deux mille balles !

          Le lieutenant Mantrès, de son état-major, vendait en ville les gants que fabrique son beau-Père, M. Perrin, marque bien connue. Le lieutenant Bergeret, du même état-major, vient d'arriver de France avec une cargaison de robes, chiffons, etc... que l'on va vendre ici. Ce sont évidemment des commerçants du pays qui ont fait la commande... Mais qu'est-ce que le Bergeret doit réaliser comme bénéfice !

          Et dire que j'ai la sottise de ne pas faire payer mes consultations.

          Et les fonds secrets de la police, les amendes encaissées chez les habitants pris en délit, le transport des gens et des marchandises en bateau...

          Les marchandises débarquées à Antivari au nom du Général de Fourton, et destinées aux civils, qui passent avant notre ravitaillement...

          Tout cela est très drôle. Mais cela rappelle trop la phrase au troupier : à qui donnes-tu, pauvre France, tes bons de tabac !!

          Après tant de jours de pluie, une belle journée de chaud soleil, de ciel bleu.

          Quelle joie réelle ; c'est la magie de l'Orient qui commence.

          La misérable petite ville paraît propre, respire la joie de vivre, les haillons redeviennent pittoresques, les loques aux couleurs éclatantes amusent l'œil.

          Je viens de passer un moment à ma fenêtre à regarder les gens... Il y en a de toute sorte.

          C'est quelque jeune femme voilée de noir, ou de bleu, quelque autre ensevelie dans sa toile à rayures rouges. C'est une fillette à la robe de laine (une turque, sûrement) ou bien une autre : j'ai reconnu une fillette de dix ans, sœur d'un Albanais que j'ai soigné. Elle allait, mouchoir blanc en tête, petit corselet rouge, pantalon à larges plis serrés du bas, et pieds nus, balançant son petit corps harmonieux et chaste avec déjà pourtant quelque chose de la femme qu'elle sera dans quatre ans. D'un geste coquet elle portait la main à sa tête pour gratter le passage de quelque parasite sans doute. Mais aussi elle arrangeait ses cheveux pour que cela ne se vit pas trop. Il passe des mendiants, des Albanais vêtus de toutes sortes de costumes, des hodjas à l'air important, avec leur tartan blanc et leur robe.

          J'aime tous ces gens parce qu'on sent, quand on les connaît, qu'au fond, leur vraie caractéristique, c'est la fourberie. Mais une fourberie tellement naturelle, tellement fatale, qu'elle fait partie du caractère de la race. Tout au moins, je dis fourbe : par rapport à notre tempérament de français, ou plutôt à l'idéal que nous nous faisons de ce tempérament.

          Je me rappelle toujours le gros Radouikh, le Monténégrin jovial, me disant : en Orient, c'est toujours le bourrage de crâne. Comme c'est vrai. Et pour le plaisir de broder, de se tromper mutuellement. Ce n'est pas la tarasconnade, l'autosuggestion du méridional qui se trompe en vous trompant. Non, c'est ici la ruse pour la ruse, l'art pour l'art, on vous ment avec volupté. On intrigue par plaisir ; on raconte, on potine, on aime inventer les histoires, s'occuper du voisin, s'ingérer dans ses affaires, le gêner ou l'aider suivant le cas.

Le 29 juin 1919

          Quitté Scutari pour l'armée de Hongrie accompagné par Moussa Yuca, docteurs Bassi et Fahri.

          Passé le lac. Rieka.

          Voiture de Rieka à Cettigné.

          Couché à Cettigné à la légation de France.

          Le 30 juin - Dîné hier soir avec une "mission sanitaire" internationale, mélange de plusieurs nationalités. Gens qui paraissent se prendre au sérieux.

          D. Ferrière, Suisse, délégué de la Croix Rouge de Genève. D. Milanovitch, Monténégrin embusqué à Paris pendant la guerre. Vu un plan en relief très curieux du Monténégro, un vieux cloître.

          Parti l'après-midi de Céttigné pour Cattaro.

          Couché à Cattaro. Dîné avec Général Thaon.

          Très jolie vue pendant la route par le Lovcen.

          Bouches de Cattaro admirables.

Le 1er juillet

          Départ de Cattaro le matin, embarqué à Zelenika. Traversée de la Bosnie. Fait le voyage avec un officier de marine yougoslave, qui paraît très bien, qui méprise et déteste l'Italie.

          Le 2 juillet - Matin, arrêt d'une demi-heure à Sarajevo. Promené en voiture dans la ville.

          Arrivé à Slovansky Brod le soir. Trouvé une chambre après beaucoup de difficultés.

          La traversée de la Bosnie, et avant, de l'Herzégovine fort intéressante.

          Herzégovine, sauvage. Bosnie plus riante et riche, avec des fruits, des rivières. Du tabac partout.

          Le 3 juillet - Départ de Brod par l'Orient Express. Nous nous arrangeons avec le médecin-major d'Arlhac, rencontré en route, pour avoir des lits. Une femme se pend dans un sleeping. Respiration artificielle sans succès pendant trois quarts d'heure.

          Une dame, française mariée à un Roumain, m'offre, à 9 heures du soir, la moitié de son compartiment.

          Me fait comprendre nettement, le lendemain qu'elle espérait que je profiterais plus... complètement de son hospitalité, ce qui ne me disait absolument rien. Je me tire de ce rôle ridicule avec un peu de chiqué et promesse d'écrire. Tu parles ! Circonstance aggravante : la dame a été infirmière et a la croix de guerre !!...

          Arrivée vers le matin à Sabadka.

          Le 4 juillet - Sabadka. Grande ville hongroise très juive. Aspect très moderne. Quelques édifices genre munichois avec dessins monumentaux en sucre. Nous manquons de rester en panne faute de charbon. La dame de mon sleeping le désire ardemment. Moi, pas, quoique je lui déclare le contraire par politesse.

          A plusieurs reprises, ces temps derniers, les voyageurs de l'Orient Express ont acheté pour six milles couronnes de bois pour pouvoir continuer ! Mais notre train porte un Colonel d'E.M.

          Démarches. Nous repartons. Arrivée à Szeged le 4 au soir.

          Le 6 juillet - Voyage à Nagy. Kikinda. Vu le Directeur. J'attendrai à la place de Szeged mon affectation.

          Le 20 juillet - Départ pour Obeba, aux Spahis marocains, pour remplacer Pilliot, le médecin, qui s'est trouvé malade.

          Il veut se faire évacuer. Je lui montre poliment et doucement qu'il ne faut pas me prendre pour une poire. Je ne serai pas mal aux Spahis ; mais je ne veux pas faire le jeu d'un monsieur qui est un faiseur, éreinté par l'alcool, et un fumiste.

          Le 23 juillet - Retour à Szeged. J'attends de nouveau. Vu le Directeur le 24. J'irai probablement en France.

Le 20 novembre 1919

          J'ai été au port cet après-midi, pour voir le pont de la Bojana qui vient d'être démoli par la cure, charriant des arbres et des débris d'îlots.

          Il faisait un joli soleil, un peu pâle peut-être pour ici, mais chaud cependant, et assez vif en tous cas pour redonner aux choses un peu de leur charme. C'est curieux, cette magie de la lumière, ici. En France, un beau soleil, c'est de la chaleur, de la gaieté. Ici c'est cela, et c'est aussi quelque chose de plus. C'est une transformation totale des choses et des gens, c'est le coup de la baguette de fée qui mue un misérable mendiant, d'aspect repoussant et sale, en un pittoresque loqueteux, qui transfigure de pauvres bicoques et en fait un amas de maisons joli et coloré, qui donne leur poésie aux petites mosquées blanches, élançant vers le ciel pur la silhouette élégante et fine de leurs minarets : c'est un coup de théâtre, c'est un enchantement soudain...

          Ce port, le Pazar, plus exactement, est vraiment un endroit curieux.

          Ses rues étroites et mal pavées, pleines de boue dès qu'il pleut, et aujourd'hui transformées en canaux, où l'on circule en barque comme dans une Venise, mais une Venise pauvre, une Venise de tsiganes, ses rues sont garnies de petits magasins, de petites échoppes, où l'on vend toutes sortes de choses et où l'on exerce toutes sortes de métiers, petites choses et petits métiers, proportionnée à l'industrie et au commerce rudimentaires du pays. Ce sont d'abord, pour la plupart, des sortes d'épiceries, où l'on trouve des denrées comestibles, café, pâtes, etc... et aussi toutes sortes d'autres choses, depuis les allumettes jusqu'à, dans certains, de vieilles défroques brodées ou des peaux de renard.

          Il y a aussi des échoppes où l'on vend des objets de mercerie, de la vaisselle, tout ce qui est utile dans la maison, y compris les ingrédients nécessaires aux femmes pour préparer des pâtes ou des drogues destinées à les débarrasser des duvets superflus.

          Voici des armuriers, bien primitifs certes, comme outillage et comme installation ; mais, dans leur échoppe basse où chacun peut les voir travailler, ils réparent les armes des montagnards, refont des crosses, coupent des canons de fusil, et leur boutique est toujours pleine d'objets qui attendent leur tour ; car, si dans Scutari, le port des armes est interdit, dès qu'on franchit les portes, on ne voit pas un homme de la campagne qui ne soit armé d'un fusil de guerre.

          Les marchands de cuir aussi sont nombreux, et ils travaillent derrière les vitres de leur devanture. Il faut des bretelles pour les fusils, des ceintures pour les cartouches, et on en fait en peau de mouton surtout, rouge, noire ou blanche ; et si le pittoresque de l'armement a beaucoup perdu au remplacement par les armes modernes des vieux pistolets ciselés et argentés et des fusils damasquinés, le souci de l'équipement est encore une coquetterie actuelle.

          Les vieilles armes, elles, tombent peu à peu entre les mains de l'antiquaire.

          Mais celui-ci est un marchand pour étrangers surtout ; on le trouve à Scutari, et au Pazar, ce n'est que par occasion que l'on rencontre dans les boutiques un joli pistolet à crosse d'argent travaillé, enrichi de cabochons de verroterie, ou une boite à huile ou un étui à cartouches en métal ciselé.

          Voici des marchands de bijoux, chez qui les montagnards se fourniront de chaîne pour eux, de bagues, de colliers, de bracelets pour leurs femmes. Ce sont des bijoux primitifs et barbares, la plupart d'argent, quelques-uns d'or, et dans lesquels le travail du filigrane tient une grande place.

          Certes, les femmes de la montagne n'ont pas la coquetterie discrète. Mais il faut avouer qu'avec leurs couleurs éclatantes, le rouge écarlate de leurs tabliers, ou de leurs foulards, le jaune, le vert, qui s'y mêlent suivant leur fantaisie et la générosité de leurs mâles, seuls peuvent ressortir quelque peu les bijoux qu'elles assortissent à leur parure : ce sont des colliers faits de médailles ou de pièces de monnaie réunies par des chaînettes, supportant comme médaillon quelque plaquette travaillée du volume d'une petite soucoupe ; ce sont de grosses croix de métal, des bagues d'argent dont le chaton dépasse le diamètre du doigt ; des pendants d'oreilles dont la grosseur et le travail s'appareille aux autres ornements. Mais la base de ces parures primitives, c'est la pièce de monnaie, et aussi le cabochon de verroterie.

          On trouve d'ailleurs à Scutari, surtout dans les familles musulmanes, beaucoup de pierres précieuses et notamment des perles, souvent baroques, il est vrai, qui sont souvent brodées sur des costumes ou des coiffures d'apparat.

          Mais c'est un jour de marché qu'il faut voir le Pazar, à la belle saison. Alors, sous le soleil cru qui met les nuances en valeur, c'est vraiment une chose très amusante de se promener dans les ruelles encombrées, où s'entassent toutes sortes d'objets hétéroclites.

          Aux marchands d'étoffes et de broderies notamment, non pas qu'on trouve là des choses très belles en quantité. Le pays est pauvre, primitif, et il ne faut pas s'attendre à trouver là une réduction du Bazar des grandes villes turques.

          Pourtant, on peut trouver quelques jolies étoffes, susceptibles de figurer chez un amateur. Il y a d'abord les vêtements brodés, corselets et jaquettes des femmes catholiques, à fond rouge, brodées de noir, ou à fond noir brodées d'or (celles-ci plus anciennes et en général plus belles comme travail). Il y a des coussins, des tapis, en toile rayée, à fond rouge, qui ne présentent d'ailleurs pas grand intérêt. Il y a des dentelles, assez fines, exécutées à Scutari, au crochet ; il y a des tulles brodés de soir blanche, que les femmes catholiques mettent sur la tête et laissent pendre dans le dos ; de fines étoffes de soie brodées d'or, que dans les villages, les femmes portent comme voile aux jours de fête ; de petits tapis de soie brodés de fleurs d'argent ou d'or ; enfin des tapis albanais, beaucoup exécutés à Giacova, en étoffe rue, fibreuse, et aux dessins bariolés de couleurs vives.

          Et ici, comme dans tout l'Orient, ce sont des marchandages sans fin où l'on arrive à faire déduire du premier prix réclamé un pourcentage énorme, surtout avec les gens des villages qui connaissent mal la valeur de l'argent, et pour qui les multiples monnaies en usage, avec leurs variations de change constantes, compliquent vraiment par trop les calculs.