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Le 11 mai 1915

          En permission du 2 au 9, rentré le 9 au soir au Neufour. Rejoint le 10 au matin la Maison Forestière et le Colonel.

          Comme ma permission a été courte ! Ces huit jours ont passé avec une rapidité incroyable. Ai été surtout heureux de revoir ma fille, si changée, si gentille, et aussi mes Parents.

          Je suis bien heureux de les savoir ensemble, commodément installés, ma fille au bon air et dans de bonnes conditions.

          Ce que c'est de rester neuf mois à vivre en sauvage. Du 6 août au 2 mai, je n'ai pas vu un civil ni surtout une civile intéressante à quelque point de vue que ce soit.

          Aussi, rien d'extraordinaire à ce que je me sois toqué de G. avec son joli visage de blonde, ses cheveux si fins, ses yeux bleus, et malgré certaines circonstances extérieures qui, en temps de paix m'eussent peut-être fait réfléchir. Et puis elle-même m'a dit et montré de quelques façons que je ne lui étais pas indifférent. Je ne pense pas que ce soit de la comédie ; quelle raison eût-elle eu de le faire. Elle m'a dit qu'elle m'écrirait ; je verrai bien. Après tout, si cela ne marche pas, tant pis ; et si cela marche, cela n'a rien de désagréable. Mais, tout de même, j'y pense beaucoup... trop peut-être.

          Déjeuné ce matin avec Delay, le chirurgien de l'ambulance 8. J'écris, seul, dans notre nouvelle cahute, où il fait frais, où on aperçoit les arbres verts et où on peut rêver sans être tracassé.

          On parle fortement de nous envoyer au repos. Mais où, après. L'Italie, un autre secteur, quoi ? On verra. Mais nous regretterons sûrement ce secteur, si nous en changeons. C'est long, long tout de même. J'ai encore à la bouche le goût des choses auxquelles je n'ai fait que goûter en passant, et cela me procure des regrets plus cuisants qu'avant ma permission.

          G. en est un peu beaucoup cause !...

          Le 14 mai - Dans la nouvelle cahute, où on complète l'aménagement, et où il ne fait pas chaud, par ce temps gris et pluvieux.

          Le tuyau qui nous faisait partir paraît crever ce matin, le capitaine Belin, de la Division, nous a dit que la Division qui devait nous remplacer a reçu l'ordre de partir demain. Donc adieu le repos, l'Italie, et toutes les autres hypothèses, plus ou moins fantaisistes que nous avions pu faire.

          Après tout, on ne sait jamais ce qu'on trouve et on sait bien ce qu'on quitte. Nous ne sommes pas trop mal ici. Par exemple, il y a beaucoup de pertes : mille sept cents cinquante tués ou blessés, pour la Division, dans le dernier mois. C'est énorme, avec peu d'attaques.

          Je m'ennuie, j'ai le cafard. Je crois qu'au fond de moi il y a, surtout, le contraste de la vie d'ici avec celle de l'intérieur, entrevu quelques jours ; puis aussi peut-être, et pour quelques jours encore, non pas une passion, mais un petit béguin incomplètement satisfait pour G. Je sais bien que c'est idiot, car il ne manque pas d'autres femmes, et en rentrant, avec un peu de temps et de patience, ce sera facile à trouver à Paris... si je rentre en bon état, ce qui n'est pas prouvé. Tout de même, G. est bien jolie, et gentille ! Bah, je verrai bien. Si elle m'écrit, cela me sera une distraction sentimentale ; sinon je n'y penserai plus dans quinze jours ; voilà tout ; et ce sera qu'elle ne méritait pas que je m'occupe d'elle. D'ailleurs elle ne le mérite peut-être guère en effet. Et puis zut ! Faut-il être bête d'aller se fourrer en tête un béguin en ce moment, comme s'il n'y avait pas de sujets plus importants auxquels penser. Il est vrai que cela n'a rien de très anormal ; après neuf mois de privation absolue, voir une femme deux jours et trois nuits, et repartir prendre la vie sauvage, rien d'étonnant à ce qu'elle vous laisse une impression. Et dire qu'en ce moment, au fond de moi, je me dis : peut-être que j'aurai une lettre au courrier de demain ! Idiot ! Seras-tu donc toujours prêt à faire des gaffes sentimentales ; ce n'est pourtant pas la première fois que cela te fasse faire des sottises.

          Thérèse ne m'a pas répondu ; j'ai envie de lui écrire. J'ai des tas de lettres à faire, et la flemme. Ai envoyé un mot à Mazel ; il va se payer ma tête ; tant pis. Pourquoi était-il si aimable avec moi ?

          Rien de neuf ici : le 4ème est en première ligne ; plus de vingt blessés hier. Les Boches ont démoli nos deuxièmes lignes avec des minnenwerfen. Ils ont trinqué hier, à la 6ème, avec les nôtres. Les deux postes d'écoute sont à quatre mètres l'un de l'autre. Pendant que les poilus trinquaient, les nôtres étaient derrière, pétards à la main, prêts à parer une surprise. Les Boches ont goûté le curaçao et le cognac, avant de l'offrir aux nôtres. Si cela se sait, la 6ème va être attrapée.

          On nous distribue des instructions et quelques produits pour les gaz asphyxiants. Mais on donne cent vingt-cinq par régiment, pour deux mille cinq cents hommes. C'est ridicule ; avec cela, de l'hyposulfite en solution, dont on met une cuillerée dans un seau d'eau.

          Touché hier des bicyclettes, quatre. On nous avait préparé à l'idée de partir d'ici, pour un repos de quinze jours, et après destination inconnue, et puis, crac, rien de fait. C'est tout de même un peu une désillusion.

          Une de plus, ce n'est, hélas, pas la dernière. Le bridge ne m'amuse plus, symptôme grave... Quelle vie idiote on mène ici, et que les heures sont longues.

          Le 15 mai - Il y a du bon. Le cafard passe. En voyant que je ne recevais rien de G., cela m'a dégoûté un moment, puis j'ai pensé qu'elle se moquait pas mal de moi et qu'il valait mieux que j'en fasse autant. Je sens que cela se décolle. Tant mieux. Écrit des tas de lettres, à Mme Ramillon, à cette brave Thérèse qui est très gentille avec moi et qui est une bonne camarade, à Tubert, etc... Huit lettres en tout ! La journée a passé. Il est 7 heures du soir. Je vais dîner avec l'abbé Henri, qui est très amusant.

          Vu Mathieu. Évacué le Capitaine Garnier. Il trouve, et c'est mon impression, que les hommes ont un moral épatant, gais, résignés à se faire casser la figure.

          Je suis dans la cahute, bien seul ; qu'on est bien ainsi au calme. Après tout, autant rester dans ce secteur. C'est bien le diable si un obus destiné à notre coin me tombe juste dessus ! S'il n'y avait ces gros canons tout autour, ce serait charmant. Mais on ne peut pas tout avoir.

          Bonnes nouvelles, très bonnes, du côté d'Arras ; est-ce la "percée" cette fois. Mais en Italie, le ministre démissionne. Je n'y comprends plus rien. Entendu, dans la soirée, de grosses marmites se dirigeant (zut, encore le 155 qui tire) vers la Croix de Pierre ou Le Claon ; ces animaux là sont fichus de nous en envoyer par ici, des grosses machines. Enfin... Mectoub ! Mais j'aimerais tout de même mieux rentrer entier. A la soupe, pour ne pas être en retard.

          Le 17 mai - Rien de nouveau. Ce soir quelques blessés graves, pleins de boue ; il a plu toute la journée. Retrouvé l'impression lamentable de cet hiver : sales blessures, boue, évacuation dans la nuit noire et la pluie... Bien triste !

          Reçu hier une lettre de G.; s'excuse de m'avoir raté à Paris ; gentille, paraît venir à moi. Le béguin reprend.

          Le 19 mai - Journée grise et monotone, pluie fine et froide. Calme ; pas d'aéros, il fait trop de brouillard, peu de tirs d'artillerie.

          Spleen... Je suis seul avec Clément, qui fait ses papiers, dans la salle à manger, chambre, etc... J'ai essayé de me coucher, de m'asseoir, de fumer, de lire Pépète le bien-aimé, de rêvasser... Tout m'ennuie. A travers les quelques carreaux qui restent, partiellement bouchés de croix en vieux journaux pour éviter leur casse par les 120, j'aperçois des chevaux au poteau, l'air de s'ennuyer pas mal aussi, la petite voie du Decauville, des tas de fumiers, les bois noyé de brume et d'eau. Un peu de ciel gris au-dessus de tout cela, pour compléter ce paysage d'ennui et de dégoût. Au-dessus au 113, on joue au bridge. Je rumine un tas de pensées, vagues le plus souvent, car les facultés intellectuelles s'émoussent et se paralysent, à ce métier-là. De temps en temps c'est un incident extérieur qui réveille des choses endormies ; tout à l'heure, en entendant fredonner des choses de la Veuve Joyeuse dans la chambre voisine, je revoyais l'Apollo, Paris, A... ; elle était pourtant gentille avec moi. Voici bien longtemps que je ne lui ai donné aucune nouvelle.

          Mon voyage à Paris m'aurait guéri complètement de ce côté, si toutefois j'avais eu quelque velléité de renouer. Pas de lettre de G. Pendant de temps, probablement, elle est avec quelque "ami". Bah, que m'importe. Lui demandais-je autre chose qu'une passade. Il faudrait pourtant bien me guérir de ce sentimentalisme idiot. Idiot, certes, mais qui tout de même m'a donné et me donnera encore, si je reviens sans accident grave, pas mal de jouissance. Quand je rentrerai, je n'ai certes pas l'intention d'adopter la jeune T. qui du reste ne s'y prêterait pas. Mais cela me serait agréable de la retrouver un peu, de temps en temps. Je m'adresserai ailleurs, et je sais bien dans quelle catégorie pour le fixe. C. d'ailleurs, sera là pour me donner, au besoin, un bon tuyau.

          Quel temps on perd ici. La vie n'est pas si longue. Il est tant de jolies choses, de délicates sensations, d'heures douces à vivre. Je crois bien qu'on les achète par un nombre au moins égal d'heures tristes et douloureuses, ou ennuyeuses. Mais c'est vivre au moins. Tandis qu'ici on a une vie ralentie au suprême degré... et quand elle n'est que ralentie, c'est déjà qu'on est un heureux et un veinard.

          Demain, je descends au Neufour. Cela ne me cause qu'un maigre plaisir. Un lit, un peu de confort... qu'est cela ; ce sera toujours le même néant sentimental et intellectuel. Je me demande si les heures âpres du début avec l'éreintement physique, les blessés en tas, les obus de tous les côtés n'étaient pas préférables. Non, tout de même, car une chose y était atroce, la sensation de notre insuffisance notoire pendant cette retraite. Il est 5 heures 30. Bientôt le dîner, puis le bridge, puis le coucher, et tous les jours la même chose ! Quel abrutissement.

          J'ai tout de même un peu le cafard depuis ma permission. Qu'est-ce qui me l'a le plus donné ? Les premiers jours, je croyais que c'était T. Mais non. Elle n'a fait que donner une forme à mes regrets, à mes espoirs, que personnifier la vie qui nous manquent à tous. C'est ce contact avec la vie qui m'a remis du trouble dans le cœur.

          Et pendant ce temps, les miens s'inquiètent de moi, ma fille grandit et progresse, et des tas de gens, de braves gens souvent, s'entr'égorgent. Il faut réellement avoir vu cela pour se faire une idée de la guerre !

          Un signe de bon augure : je ne me suis pas lavé le visage aujourd'hui ; c'est que je me retrempe dans cette coque de brute et de sauvage indispensable pour vivre ici sans trop de mal... J'ai repris ma vieille vareuse, ma culotte de velours côtelé ; j'ai une tenue bizarre, avec pour compléter le tout, un képi gris bleu clair, des godillots noirs et des guêtres jaunes. Je vais faire une petite bague avec une fusée d'obus pour ma fille ; elle sera contente, sûrement. Qu'elle était gentille, la veille du départ, me disant : "tu sais, là-bas tu auras le cafard", et comme je lui demandais ce qu'était le cafard : "Ben, on s'ennuie". Je crois que je la gâterais trop si j'étais avec elle. Elle sera trop sensible et trop tendre plus tard, elle en souffrira. Comme sa mère, comme moi. Pour son bonheur, je la voudrais plus égoïste, plus froide.

          J'attends avec impatience les réponses aux lettres envoyées à Mme R., à Th., à ceux qui me connaissent et me parlent intimement. Au fond, l'amitié, c'est peut-être ce qu'il y a de meilleur.

          Le 21 mai - Au Neufour depuis hier matin.

          Été cet après-midi à Croix de Pierre : remise de décoration, musique, défilé, concert. Cela remue, tout de même cette musique militaire, en plein bois, pas très loin des Boches. Cela m'a remonté ; c'est peut-être idiot, mais c'est ainsi. Vu le Colonel, au champagne ; toujours très chic. De Martemprey est tombé en admiration devant ma jument ; cela m'a fait plaisir.

          Pas de lettre de T. toujours. Tant mieux, le cafard s'en va avec le souvenir ; c'est mieux. Et puis en ce moment, à quoi bon à songer à cela ! Au retour, ce sera bien temps.

          Trouvé un artiste en bagues faites avec des obus. J'envoie à Marcelle une petite bague dont le tour est fait avec une fusée de 77 et où est enchâssé du cuivre venant d'une fusée, d'un "chandelier" de 305.

          Le 27 mai - Maison Forestière Remonté ici depuis trois jours. 6 heures 30 du soir. Ennui. Le train-train de tous les jours ; une douzaine de blessés, les malades, quelques papiers. Je suis là avec Chalesse et Zlatoff, Boutet ayant été évacué. Je me rase. Reçu une grande lettre de Mme Ramillon. Toujours un peu exaltée et au-dessus de la note. Pauvre femme, je la plains bien tout de même. Reçu aussi une lettre de A., gentille aussi ; me dit qu'elle comprend bien que la guerre a effacé bien des sentiments... mais enfin que je lui garde mon amitié. Encore une qui n'a pas eu trop de chance.

          Ai envoyé aujourd'hui un mot à T., très simple, pour lui dire que je me suis aperçu combien j'avais été ridicule de m'emballer, et tout en lui envoyant des remerciements et mon bon souvenir, lui montrer que je n'en avais pas fait une maladie. Il doit y avoir du Mazel là-dessous ; et puis au fond, elle n'a que l'âme d'une petite grue. Peu m'importe ; au contraire, mieux vaut peut-être que je sois dégagé de toute préoccupation sentimentale.

          Nos artilleurs tirent pas mal, aujourd'hui, les Boches, pas.

          L'Italie, depuis trois jours, a déclaré la guerre. cet évènement, si important, nous a laissé presque froids, tant on l'attendait depuis longtemps.

          Vu ce matin une "souris" ou "tourterelle". C'est vraiment un petit engin très bien fait, mais qui n'éclate pas toujours ; en tous cas il fait souvent de vilaines blessures.

          Voici l'heure du dîner. Puis bridge, sommeil, demain recommencement de la même vie... Combien cela va-t-il encore durer ?

          Déjeuné le 23 avec Favre, à l'E.M. et le 24 avec le Général Valdau et le Colonel. Le Général est un homme charmant. Il m'a montré une lettre où Papa lui parle de moi d'une façon trop élogieuse. Il m'a parlé d'un changement d'affectation possible ?? Je n'ai pas dit grand chose, ne voulant pas paraître désirer filer à l'arrière. D'ailleurs... je suis si abruti, médicalement, que je ne ferais sans doute guère bonne figure dans un hôpital. Et puis, qui sait, de rester au 4 me rapportera peut-être quelque récompense. Mais ce n'est guère probable. Et, à part l'ennui d'avoir la tête cassée ou un membre amputé, je ne serais pas fâché, au point de vue vanité pure, d'avoir fait toute la campagne dans un régiment. Pas au point de vue agrément ou intérêt professionnel, par exemple, ah non !

          Le 30 mai - Hier et aujourd'hui, les blessés augmentent, sans attaque (souris, crapouillots). Touché un nouvel aide-major, remplaçant Boutet : trente-neuf ans, n'a pas l'air d'avoir la moindre notion des choses militaires. Dîné avec l'aumônier Henri hier. Je couche depuis hier soir dans le gourbi, où il ne fait pas très chaud, entre parenthèses ; mais qu'on y est bien pour lire et écrire tranquille. Malheureusement, plus rien à lire... Je fais des lettres. Ce matin, une lettre de Mazel, qui m'a fortement surpris. Il dit ne pas être allé, par scrupule, rue des Martyrs, et, avec une nuance légère d'ironie, me semble-t-il, me félicite. Qu'est-ce que cela veut dire. Je ne comprends plus rien, alors, au silence absolu de T. Pourquoi m'avoir montré un sentiment prétendu réel, puisqu'elle n'avait aucun intérêt à le faire... Je vais voir si elle répond à mon dernier mot. J'avais pensé que Mazel était retourné là-bas et que c'était la raison. Je ne m'explique pas très bien ce qui s'est passé. Vais-je encore me mettre martel en tête pour cette histoire-là ! Mazel blague mon goût pour la petite fleur bleue ; je crains que ce goût ne me passe pas d'ici longtemps ; bah, on en souffre, mais on en jouit aussi.

Le 8 juin

          Rien de marquant jusqu'à hier : visite très rapide de Millerand, absolument dégoûté de notre installation, demandant où sont nos lits, nos tables, etc... Il n'a évidemment aucune notion du rôle du poste de secours et de son matériel. M'a attrapé parce que je n'avais pas de veste !!?

          A sûrement engueulé Carlier, qui est venu dans l'après-midi. A été aimable avec moi, a trouvé mon bazar propre. Mais veut qu'on organise quelque chose "en vue de visites ministérielles ou autres", cela saute aux yeux. D'après lui, nous aurions du dire au Ministre que nos gourbis étaient des installations pour les blessés ! Qui trompe-t-on ici ? Voilà une idée qui ne me serait jamais venue.

          D'autant que l'installation actuelle est suffisante pour un poste de secours. N'importe, je fais transformer en salle à pansement la pièce que nous occupons, faire un abri pour les blessés. C'est idiot.

          J'ai attrapé de la bronchite et de la laryngite à la douche de la Croix de Pierre et le gourbi l'entretient.

          Écrit des lettres (Mazel, Échard, etc...)

          Thérèse m'a écrit une gentille lettre. Je crois que réellement elle s'intéresse à moi comme à un bon copain. Ça me fait plaisir. Chabassu revenu de l'intérieur, dit que le secrétaire de Millerand lui a dit qu'on pensait faire une campagne d'hiver. De plus en plus gai. Si le Colonel file, je file aussi.

          Commandant Leconte blessé ce matin (fracture du trochanter). Grièvement.

          Le 12 juin - D'un coin délicieux de coteau boisé au pied du Neufour. Aline, la bride à mon bras, mange avec un plaisir évident des touffes d'herbe fraîche. Nous venons d galoper dans les prés, c'est délicieux.

          Et dire qu'on est en guerre !! Ce qu'on serait bien ici, dans ce beau pays, à deux... Bon, cela canonne du côté de la Chalade pour me rappeler que ce n'est pas le moment de faire des rêves. Je vais rentrer, reprendre cette vie idiote, à laquelle on ne peut échapper que par instants. D'autant qu'Aline ne veut pas se tenir tranquille. Quelle gentille bête tout de même.

          Le 13 juin - Au Neufour. Au repos depuis hier matin, et jusqu'à demain soir (changement de secteur). Nous allons prendre 263. Promenade à cheval dans les bois avec Lefranc. Revenus par Florent. Dîné au Claon après avoir entendu un concert.

          Bonne soirée. Trouvé en rentrant des papiers idiots du directeur, une lettre de Cabos, et une de A. (qui me le fait à la "grande amour"). Ah, non, zut !

          Vu le Colonel, qui a vu l'Intendant Laurent. Je commence à penser à une petite croix de guerre, voyant autour de moi cités un tas de toubibs qui n'ont rien fait de mieux que moi. Je ne suis pourtant pas d'un naturel ambitieux !

          Le 15 juin - Remonté ce matin à la Maison Forestière. Le régiment occupe la cote 263. je crois qu'il u sera mieux qu'à Bolante, comme pertes. Visite du Directeur cet après-midi. Il a été convenable. Mais j'ai de moins en moins d'admiration pour nos chefs médicaux paperassiers, étroits d'esprits, et pas du tout militaires dans le bon sens du mot.

          Be... très empressé avec lui ; quel type, égoïste, très féru de ses ficelles ; encore un futur grand chef ! Vu le Colonel hier : quel brave homme. Vu aussi le Commandant Chambouton, que j'ai vainement tenté d'évacuer, pour le bien de tous ; mais il est roublard, ni en a envie et y viendra.

          Il fait beau. Lu Maurin des Maures. Secteur calme. Un seul blessé. J'ai une paillasse ; on se monte... Dire qu'on peut passer l'hiver ici.

          Le 18 juin - Été hier à la cote 263 voir le Colonel et les postes des médecins auxiliaires. Ils sont au flanc de la pente Nord du ravin de Cheppe, avec une vue délicieuse, on aperçoit la plaine et Boureuilles ; on peut aller à bicyclette jusqu'au cimetière, on est le poste du Bataillon du centre. Salmon m'a proposé d'aller dans les tranchées voir lancer les crapouillots. J'ai dit non ; cela n'a pas du m'élever beaucoup dans son admiration. Mais à quoi bon aller me faire zigouiller bêtement dans une tranchée de première ligne où je n'ai rien à faire. Si le service m'y appelait, j'irais. Vu Couturier ; lui ai parlé en deux mots de ce que je désire ; il m'a dit que je pouvais y compter, mais lui n'en sait pas plus, après tout. Aujourd'hui, visite du Directeur. Il vient très souvent maintenant. M'a fait des compliments pour mon abri et pour mon poste de secours. Par exemple, ce que j'encaisse difficilement, c'est qu'il nous ait fait faire une consigne pour le poste de secours !! avec le nom du médecin et de l'infirmier de garde, comme si, ici, tout le monde n'était pas toujours de garde... Cela ne fait rien, il est assez aimable, en somme. Delay va s'installer au Claon, avec Lucas, Championnière et un radiographe, pour les blessés graves, surtout du ventre. J'espère bien de cette façon, voir quelques interventions.

          Toujours la même vie... Je ne sais plus que mettre dans mes lettres. Les Boches envoient maintenant des obus tout près de nos cahutes, vers 9 heures du soir ; mais cela ne fait rien, on se sent en sécurité dans ces gourbis. Une chose désagréable, dans ces gourbis, ce sont les rats. Il y en a de tous les calibres. En ce moment un énorme, gros comme mon avant-bras, se balade près de l'endroit où j'ai fait mettre un piège, mais il n'a pas l'air d'y mordre ; c'est désagréable, ces bêtes-là, je n'aimerais pas en voir se balader sur ma figure.

          Le 22 juin - Clermont. J'écris dans un coin de salle d'hôpital (salle Joffre)... Propre, blanc, net, mais cette salle avec ses quelques lits de malades est abominablement triste. Il me semble que je suis ici "en traitement". J'aime mieux mon gourbi. Puis il y a un tas de types qui couchent là. Et on n'est pas chez soi. Pour prendre quelques soins de toilette intime, hier après-midi (c'était le premier jour de repos, j'étais plutôt sale) j'ai dû guetter si personne ne venait, et faire des miracles de ruse et de célérité. Tout est vitré, à chaque instant une sœur, un type en sarreau ; pas gai du tout ! Sale cantonnement pour les hommes et surtout les officiers.

          J'ai passé toute la matinée pour faire nettoyer le cantonnement.

          Pas de camarades... A part les deux médecins auxiliaires, gentils, Renaud et Tamsven (?), mais que je ne veux pas raser.

          Vu le Colonel Valdau, ce matin. M'a invité avec le Colonel pour déjeuner demain matin. Il ne m'avait pas reconnu.

          Je suis gêné, ici, pas chez moi... Bah, le temps passe.

          Reçu avant-hier une lettre de Mme Ramillon, à laquelle je vais répondre. Toujours exagérée. Contient des plaintes contre le Service de Santé que je relèverai. Ah, les médecins de régiment, qu'est-ce qu'ils prendront les malheureux ; c'est juste, ayant été les plus à la peine, ils seront les moins à l'honneur, parmi les médecins.

          Reçu ce matin une lettre intéressée de A. Je serai content de lui rendre service, mais je n'exagérerai rien.

          Suis allé déjeuner, à la popote (ignoble local que j'ai eu à grand peine) où j'ai invité Rosa, l'ami de Bruand. Très gentil ; m'a montré ici une jolie petite postière (rien à faire, par exemple) et un hôtel démoli où l'on peut encore consommer ans un jardin rempli de roses... servi par une jeune femme assez moche. Faute de grives... on mangerait des merles !

          Le 29 juin - Maison Forestière Remonté ici depuis trois jours, après six jours de Clermont, pendant lesquels rien ne s'est passé de saillant : vu le Général Valdau, déjeuné avec lui et le Colonel, entendu chanter Reynaldo Hahn, cycliste au 31, qui chante avec une expression vraiment étonnante, quoique un peu cabotine : l'hymne aux morts de Vauquois, des mélodies, puis M. de Charrette et... le Père la Victoire. Un concert par le régiment, l'avant-veille du départ. Champagne tous les jours, après la musique. Petite excitation platonique sur deux ou trois petites poules, peu intéressantes d'ailleurs, entrevues à la musique ou dans le jardin de l'hôtel détruit, où l'on boit parmi les roses. Une course aux Islettes, commandé des cols pour Maman et Suzanne.

          Puis, retour ici... C'est le courant pris, il durera Dieu sait combien. Malgré tout, je ne crois pas à une nouvelle campagne d'hiver. Je pense que les Allemands vont faire une offensive sur nous un de ces quatre matins ; nous recevrons quelque chose comme obus ! Mais je ne crois pas qu'ils nous enfoncent. En attendant, c'est bien tranquille, à 263, très peu de blessés.

          Je suis ici avec Valençon et Zlatoff.

          Reçu quelques bouquins de Boutet. Lu le Passé Vivant de H. de Régnier. On ne devrait pas lire de romans ici, et surtout pas de livres où il soit question d'amour. Cela vous rend plus cuisant le regret et le désir de la meilleure chose qui soit, la seule, au fond, qui nous meuve tous.

          Mais pourtant, il n'est pas mauvais d'avoir quelques pensées et quelques réflexions qui ne touchent pas uniquement à la vie actuelle, à la guerre ou à nos préoccupations personnelles. Au fond, nous vivons chaque jour dans un cercle de plus en plus restreint, et notre cerveau se racornit, cela est absolument net si l'on veut s'observer un peu. Aussi tout à l'heure, après la lecture de mon bouquin, avais-je comme une surprise à constater un état d'âme qui tranchait un peu sur le niveau habituel ; il me semblait que je me trouvais dans une sphère nouvelle d'activité, et cela était à la fois très bon et triste. Je m'explique mal, mais cela correspond à quelque chose de très réel.

Le 2 juillet

          Marmitage assez fort aujourd'hui, dirigé sur les batteries qui nous environnent, quelques artilleurs blessés. Rivet m'a apporté une fusée toute chaude encore. Cela a recommencé à plusieurs reprises toute la journée. Deux blessés (les deux seuls, car on n'en a plus guère maintenant avec les sapes) m'apprennent que le 3èmeet le 1er Bataillon ont toutes leurs tranchées de deuxième ligne démolies par le bombardement. D'autre part, le Colonel me téléphone que le régiment n'est pas relevé, alors que le campement était déjà parti pour Clermont. On escompte évidemment une attaque allemande. Ce serait bien étonnant s'il n'y avait pas de la casse d'ici peu. Cet après-midi, j'ai entendu une violente canonnade sur notre gauche probablement du côté de Binarville, où les Allemands avaient fait une attaque avec deux divisions, nous avaient pris quatre cents mètres de profondeur (dit-on) et où on les avait repoussé presque totalement, mais avec de grosses pertes de part et d'autre.

          Peut-être ici n'est-ce qu'une démonstration et vont-ils réattaquer de côté de cette fameuse route de Vienne-le-Château ? Nous n'avons eu ici je crois que des 77 et des 105 ou 150 ; mais nous avons entendu passer de grosses marmites. Il est certain que s'il en tombait ici, sur le gourbi, cela ne résisterait pas. Bah ! Nous avons peut-être bien encore de la veine.

          Envoyé une carte avec un mot à cette petite grue de T., parce que j'ai lu un bouquin de Courteline où il s'agit beaucoup de Montmartre, et que cela m'a flanqué la nostalgie des femmes, et m'a fait penser à la rue des Martyrs ; cette petite T. était bien jolie quand même ... Que l'on perd de temps, tout de même ! Ah, oui...

          Évacué Chamboredon, sans remords.

          Les artilleurs d'ici font des sapes. Ce n'est pas une mauvaise idée. Mais par amour-propre, je ne le ferais pas ici ; nous autres "non combattants" nous ne pourrions pas nous mettre dans des sapes, car nous aurions du travail.

          Le 5 juillet - A Clermont, au repos depuis avant-hier matin. J'ai une chambre, miteuse, mais pour moi seul, d'où je vois le piton de Ste-Anne. Je m'y offre en ce moment une petite orgie, grâce à un échantillon de bénédictine envoyé de Rouen. Et je suis seul, bien tranquille, ce qui est appréciable.

          Le 3, contre mon attente, calme. Quelques obus à la Forestière, et surtout en arrière.

          On nous dit que le 82 attaque le 4 au matin. Puis, le soir, l'ordre d'attaque est annulé et on nous envoie à Clermont.

          Ce matin, je vois descendre d'une auto le Général Michelin qui a été blessé par deux obus aux Meurissons ; il y était pendant un crapouillotage, ce qui est contraire aux règles de la plus élémentaire sagesse.

          Blessé à la tête et au bras, il a sa connaissance. On téléphone dans l'après-midi. Fracture de la voûte, dure-mère déchirée, diabétique... mauvais pronostic. Sa femme est venue ce soir. Qui le remplacera ? Si c'était le Général Valdau ; quelle chance ce serait pour le Colonel et pour moi. Vu le Colonel ce soir, causé un moment. Il ira un jour ou l'autre commander une brigade. Alors je n'aurai plus aucun scrupule à m'en aller, je crois. Le Directeur est aimable avec moi. Je crois que je pourrais obtenir une affectation agréable, relativement.

          Tout annonce de longues opérations, bien que Maman m'écrive (tuyau du chauffeur du Général anglais) que cela sera plus court qu'on ne croit.

          Les Boches semblent attaquer fortement sur notre front, maintenant. Renseignement d'aviateurs : c'est noir de Boches devant nous. Nous devons probablement, remonter demain soir. Attaque après demain, sur beaucoup de points sûrement par le 82 sur notre point ; le 4 resterait dans ses tranchées.

          Cela marmite encore dur, paraît-il à la Forestière. Un brancardier a été tué en chargeant un blessé, dans la cour devant la porte ; cela devient gai ! Il faudra bien que nous écopions tout de même un de ces jours. Hé ; évacuation, quelques jours de permission, croix de guerre peut-être. Mais il ne faudrait pas être trop amoché, tout de même. Je suis content si le 4 n'attaque pas. Cela me fait toujours mal au cœur de penser que tant de pauvres bougres vont être tués ou abîmés, pour un résultat vraisemblablement maigre !

          Le 13 juillet - 3 heures 30 matin. Réveillés par une canonnade extrêmement intense. C'est l'attaque allemande attendue ; ces jours-ci ils avaient bombardé les tranchées formidablement. Et puis, c'est demain le 14 juillet. Demain matin, ce ne sera pas gai. Il va y avoir de la grosse casse.

          Tout à l'heure nous allons être, par ici, formidablement marmité. Sera-ce la blessure heureuse, l'amputation, la fin ?... Je crois bien qu'aujourd'hui la Maison Forestière n'y résistera pas. Je fais porter les pansements dans l'abri. C'est phénoménal ce qu'on entend comme artillerie, allemande surtout. Perceront-ils, je ne le pense pas. Qu'est-ce qui va arriver comme marmites, ici, maintenant que c'est bien repéré.

          6 heures soir. Bombardement intensif à partir de 4 heures 30 à la Forestière ; absolument terrifiant, à obus asphyxiants. Malgré masque improvisé, véritable intoxication, indépendamment de l'irritation très pénible des muqueuses. Des types crachent le sang. Céphalées, nausées, torpeur.

          J'apprends que le 3ème Bataillon est enfoncé. Samsoen prisonnier. Salmon s'est échappé, une fois pris. Impossible de trouver le Colonel.

          A 11 heures et demi, une panique ; des tas de soldats passent en fuyant : voilà les Boches, etc... Je reste avec Chardon et six musiciens, trois infirmiers, un brancardier, dans l'abri et nous attendons, pensant que nous serons peut-être pris, mais nous ne pouvons pas filer, abandonner notre poste. Tous les postes de secours filent ; 131, 91, etc... Il ne reste que nous et le 113 qui, je crois bien, reste, parce que nous restons. J'envoie tout le reste à Croix de Pierre.

          Marmitage toute la journée. Cela rappelle le mois de septembre. La pauvre Forestière a reçu quatre ou cinq obus ! Quelques trous, et des 120 arrivent, etc... Dans la fin de l'après-midi, notre artillerie qui avait assez peu parlé, tire, et les obus boches s'espacent ; mais de 4 heures du matin à 5 heures du soir, c'est long !

          Valençon est sans doute prisonnier.

          Les Boches sont venus jusque près de Pierre Croisée ; on les aurait repoussés ?? Le 1er et le 2ème Bataillon tiendraient toujours... Impossible de s'informer. Route battue constamment ; le 89 qui vient en renfort a, sur la route, à notre niveau, des tas de tués et blessés. Je suis bien inquiet sur le Colonel. Des tas de blessés non transportables sont restés aux mains de l'ennemi. Beaucoup ont filé à travers bois.

          Le 14 juillet - Ce matin, marmitage intermittent, puis quelques obus dans la journée. Cela se calme. Au total, tous mes brancardiers disparus, sauf deux, Samsoen pris, Valençon certainement pris. Le 2ème Bataillon n'existe pour ainsi dire plus. Le Colonel est au ravin de Cheppe. Je n'ai pas été le voir, j'en avais envie pour lui montrer que je ne craignais pas de me déranger, mais je n'avais rien à y faire, et mieux valait rester ici pour les blessés.

          Chardon est à Four aux Moines ; Zlatoff à gauche de Rochamp, à mi-chemin entre la ferme et Cheppe. Berthier au ravin. Tous les musiciens occupés à la relève, avec les douze brancardiers restants, que guide Salmon, qui est bien précieux ; je vais le faire citer. Écrit au Colonel ce soir que j'estimais que cela allait ainsi, mais que j'irais où il voudrait.

          Hier, soixante-dix blessés, aujourd'hui quarante-sept (dont beaucoup d'hier). Deux officiers seulement.

          Mangeot est avec moi. Au total, aujourd'hui détente. Mais demain, que va-t-il se passer ? Je crains un nouveau marmitage et une nouvelle attaque boche demain. C'est plein de trous de marmites, et de grosses, tout autour de la maison et dans la maison, crevée à trois endroits. Aucun obus sur le gourbis, c'est inouï. Vu ce soir un culot de leurs obus asphyxiants ; c'est du 150, et cela sent encore nettement le gaz, odeur se rapprochant de l'acétone ou du chloroforme. Reçu une lettre de mes Parents, inquiets parce qu'ils ont vu que cela bardait vers la route de Binarville. Que vont-ils dire quand ils verront, ils l'ont déjà vu ce matin sur le communiqué, que cela chauffe par ici. J'ai écrit ce matin, et hier, mais c'est ennuyeux, ils ne recevront la lettre qu'après.

          Les Boches ont eu certainement de grosses pertes. Deux Compagnies sont à peu près cernées au-dessous du cimetière de 263. Mais les aura-t-on ? Nous avons fait quelques prisonniers, six ou sept peut-être. Ils nous en ont fait bien plus. Il est vrai qu'on ne peut pas y tenir avec leurs sacré obus asphyxiants. Je pense que la moitié du régiment doit être disparue. Pauvre 4 ; j'ai beau, en somme ne pas y connaître intimement personne, n'y ayant pas été au début de la guerre et les officiers s'y renouvelant très souvent, on s'attache tout de même à son régiment.

          Et puis, il y a le Colonel. Couturier aussi, quelques autres. Enfin !... et ce n'est pas tout.

          Le petit chat est épatant. Il n'a pas bougé du gourbi aujourd'hui.

          Il se rend compte que c'est un abri... relatif !

          Le 15 juillet - Calme relatif. Les shrapnells, presque toute la journée, sur nous ; mais cela n'est rien.

          Ce soir, attaque qui a duré une heure. J'ignore par qui, et le résultat. Les trois Compagnies du 3ème Bataillon qui duraient encore au réduit sur leurs positions ont du se replier et sont au barrage de la Chalade. Je pense que le régiment a du perdre les deux tiers de son effectif !

          Du 2ème Bataillon, il ne reste rien, que le Commandant. Du 1er il n'y a qu'un officier, et je ne sais combien d'hommes.

          Le Colonel m'a laissé libre de faire comme je voulais et a approuvé tout ce que j'ai fait. Je n'ai pas été le voir. Chalesse est avec moi.

          Je me suis lavé pour la première fois depuis trois jours aujourd'hui.

          Proposé Salmon pour citation. Écrit à Mme Valençon. Demain, j'écrirai au père de Samsoen.

          Les Boches sont à la crête 285. aussi, les balles sifflent ici. Le communiqué dit que nous n'avons perdu que quatre cents mètres. Je crois qu'il faut en mettre quatre cents de plus. Il y a des renforts qui sont venus. Le 66ème Bataillon de chasseurs, le 46, le 89, ont contre-attaqué hier soir.

          Vu Gironce, avec son fils ; Barral.

          Je pense qu'on va nous envoyer nous refaire au repos ?...

          Le 16 juillet - Été ce matin voir le Colonel derrière le ravin de Cheppe, puis Berthier au ravin ; il est aux tranchées de première ligne des territoriaux du 91, du fond du ravin, la crête où sont les Boches qui pourraient vous tuer en tirant, s'ils vous voyaient. Heureusement qu'il y a des arbres.

          Le Colonel m'a retenu à déjeuner. Il a été très chic. Il m'a dit qu'il approuvait toujours mes propositions pour l'organisation du service ; il a compris que nous avions écopé à la Forestière. Il m'a dit qu'il me confiait le drapeau, qui est à la Forestière avec quelques sapeurs. Tout cela n'est rien, mais cela fait plaisir.

          Il reste au régiment 1250 hommes ! et trente officiers. Quelle casse. Cela fait quatorze ou quinze cents hommes, je pense.

          Il paraît que sur un ordre d'attaque trouvé sur un Boche, tout était souligné par le menu : "vous trouvez ici une tranchée, là un boyau, etc... là, deux pièces de canon (les prendre : mille marks par pièce)... " Quelle méthode, et comme tout est bien prévu. Mais ces gens-là sont très bien renseignés. Il y a beau temps qu'on aurait dû évacuer complètement tous les civils des patelins où l'on va au repos.

          En réalité les Boches n'ont avancé à 285, que de quatre cents mètres. Le communiqué disait vrai.

          Pas de tuyau nouveau. Le 6ème C.A. viendrait ?? nous a dit ce soir un automobiliste venu avec le lieutenant Girard qui est venu nous dire bonsoir.

          Espérons-le, et qu'on reprenne le terrain perdu. Cela ne fait rien, c'est tout de même un échec pour l'armée du Kronprinz.

          Reçu un mot de Boutet, qui voudrait son deuxième galon, parce que cela ferait plaisir à sa mère ! Crevant. Reçu une carte de Barré, qui est au bord de la mer, je ne sais où, dans les tranchées. Il a fait un flirt de Fantasio. Je vais aussi écrire ; c'est un passe-temps amusant après tout.

          Le 19 juillet - Deux jours à peu près tranquilles. Le soir quelques grosses marmites qui nous causent quelques émotions. Mon médecin auxiliaire est obligé de recueillir des tas de blessés du 46, du 82, parce que le service est organisé mal dans ces régiments. Au 82, D. qui n'a jamais dépassé la Forestière, ne sait même pas où sont les auxiliaires. C'est navrant. Aussi ils en profitent pour se mettre loin !

          Causé avec Peyrond, cet après-midi. M'a dit des choses assez intéressantes, en particulier concernant l'impression qu'il a sur les État-Majors et le haut commandement. Les E.M, trop loin de la troupe, ne sont pas au courant des choses. On ne les voit guère, en effet ! Et puis, on a beau n'y rien connaître, comment admettre qu'on n'ait pas contre-attaqué de suite, le 14, au lieu d'attendre que les Boches s'organisent. Il est probable qu'ils vont essayer d'avoir 263 en tournant par la droite, par l'est du ravin de Cheppe. Et ils auraient ainsi une excellente position, commandant la route de Haute-Chevauchée. Déjà par leur avance à 285, ils ont bien plus d'action par leurs fusils. Les balles arrivent ici ; la toile qui garantit l'entrée de mon gourbi est trouée, et j'ai trouvé ce matin une balle boche dans l'escalier.

          Le médecin divisionnaire me réclame un rapport détaillé sur le fonctionnement de mon service ; après les coups de chien, les papiers fonctionnent toujours en masse !

          La dernière Compagnie du réduit doit être relevée cette nuit ; que va-t-on faire de nous ? J'espère qu'on va faire reposer le régiment un peu cette fois ; mais sait-on jamais. On est un peu "troupes sacrifiées" au 5ème Corps.

          Il paraît que la 2ème et la 10ème n'ont pas tenu et se sont rendues en masse. On nous blague un peu, nous, mais les combattants ne sont pas toujours merveilleux.

          J'ai proposé Samsoen pour une citation ; mais comme prisonnier, ce sera difficile. Cela me ferait pourtant grand plaisir qu'il doit cité.

          Le 20 juillet - Ce matin, marmitage impressionnant (hier soir il y avait eu un repérage). Soixante obus de 210, obus de rupture, la plupart n'éclatant qu'après un certain trajet souterrain. Cela fait des trous où je tiens debout à l'aise, et de trois mètres de diamètre. Et quels éclats ! Ils sont tombés un peu partout autour de nous. Ce fut un peu impressionnant, car depuis sept jours que nous subissons un bombardement presque continu, nous finissons par avoir la tête fatiguée.

          Ce soir ou demain matin, je me déciderai à reporter mon poste de secours à Four aux Moines. Je ne vois plus de blessés ici, puisqu'ils passent tous par le chemin sous bois, et c'est vraiment idiot de rester à se faire casser la g... pour rien. J'enverrai Zlatoff avec les trois compagnies qui sont à l'ancienne brigade.

          On ne parle toujours pas de relève... C'est tout de même malheureux. Le régiment en a assez. On lui a bien incorporé des hommes du Bataillon de marche du 82, mais cela ne fait pas une troupe homogène et encadrée.

          Les batteries lourdes d'ici ont fini par évacuer. Depuis une heure il tombe de tous les côtés des obus, mais seulement des 105, je pense ; cela ne fait rien, après le marmitage de ce matin. Un des gros 155 longs, ce matin (cela pèse six mille kilos) a été renversé par une de leurs marmites. Cela prouve combien l'obus a de force. J'en ai vu une extrémité supérieure ; il n'y a pas de fusée ; il doit y avoir un autre système d'éclatement.

          Je voulais écrire des lettres, mais je suis trop abruti avec ce chahut, et ces risques, il faut encore régler le service avec nu personnel démoli et dans un secteur pas commode. Cela me suffit comme occupation. Cela ne fait rien, quand on pense, au milieu de tout cela, aux douceurs du temps de paix, on trouve qu'il y avait du bon, et qu'on était bien sot de se plaindre, souvent... J'ai les mains pleines de sang, je n'ai même pas songé à les laver. Ce qu'on devient peu difficile, pour un tas de choses. On m'a dit que le 131 avait fait des propositions pour citations ; je me demande à quelles occasions. J'ai envoyé ce matin au médecin divisionnaire le rapport détaillé qu'il me demandait sur le fonctionnement du service depuis le début de l'attaque du 13. Il va le lire, et n'en fera rien. Peut-être s'il était chic, en tirerait-il au moins quelques félicitations ; mais je suis bien tranquille de ce côté.

          Le 24 juillet - Matin. 11 heures. Avons quitté Bourdelois ce matin pour aller aux Baraquements Canard, à deux cents mètres. Délicieux baraquements sous bois, petits jardins, etc... Suis logé avec Couturier, Darmille, Édouard. Calme. On ne se croirait pas si près de la Forestière. Nous allons demain matin à Clermont. Pour un repos d'une huitaine, sans doute. Réorganiser le régiment.

          Vu le Colonel. Samsoen est cité à la brigade. J'en suis bien heureux. Eu une lettre de Mme Valençon.

          Vu plusieurs fois Besse, le médecin-chef du 113. naturellement (son régiment relève ce matin) il a trouvé le service organisé par moi ne lui convenant pas. Il l'a modifié, en racontant partout que c'était idiot. C'est peut-être lui qui a pansé mes blessés ? Lui qui était le premier à vouloir quitter la Forestière et qui n'est resté que parce que je restais ! Je suis écœuré de voir de pareilles façons. Son principal souci, c'est d'avoir un gourbi confortable, ses aide-majors groupés autour de lui pour faire le travail, et après, le bien du service. Ce n'est pas ma façon de voir. Il n'est même pas allé hier au poste du médecin auxiliaire, il a trouvé sans doute que c'était trop exposé, et il a envoyé le sien, un petit jeune homme plein de suffisance qui lui raconte ce qu'il veut.

          Enfin, peu importe. J'ai le tort de prendre à cœur certaines petites vexations courantes dans le métier militaire, et surtout dans les rapports avec les médecins militaires, qui pensent surtout à faire valoir leurs galons. Que cela peut-il me faire. J'ai l'estime des officiers de mon régiment, cela me suffit. Et puis, la fin de la guerre arrivera bien, et alors, il y aura de nouveau une partie de la vie pendant laquelle on oubliera complètement, une fois en veston, les ennuis du service.

          Le 30 juillet - Clermont Au repos ici depuis six jours. Nous remontons ce soir. Nouvelle organisation du secteur. Nous prendrons la droite de notre ancien secteur, au pied de la cote 263, puisque nous ne l'avons plus ; le régiment est en profondeur. Ce système est, je crois, préférable. Je vais à la Forestière provisoirement, car je pense que je m'en irai ailleurs.

          Des citations viennent de paraître, à la brigade, division, corps d'armée. Il y a des médecins en assez grand nombre : Gobinot, Boigey ! Pour ce dernier, c'est assez rigolo. Toujours en arrière des obus, il paraît qu'il a remarquablement organisé le service au moment de la retraite, etc... Je suis peut-être injuste. Mais je pense tout de même que dans un régiment depuis un an de campagne, j'aurais pu décrocher une petite récompense aussi bien qu'un autre. Je devais être proposé, par le Commandant Échard, s'il n'avait pas été blessé, Mélot aurait dû le faire le jour de Villers-aux-Vents s'il avait été tant soit peu chic ; le 13 juillet, je crois m'être débrouillé convenablement. Je n'ai fait que mon petit métier, je mérite infiniment moins que la plupart des poilus, mais tout de même quand je vois un tas de médecins bien moins exposés et ayant une vie infiniment plus agréable que moi, je ne puis m'empêcher de trouver que cela n'est pas très juste.

          Zlatoff a reçu hier sa croix de guerre ; suis heureux pour lui ; mais je me rappelle l'attitude plutôt piteuse qu'il avait le 13, et cela fait un peu contraste.

          Tout cela, misères, c'est vrai. Mais tout de même, en rentrant, on aura l'air bête lorsqu'on sera comparé à tous les embusqués qui étaleront des croix de toutes sortes. Il suffirait, c'est assez bête, d'une plaie au seton (?) pour vous procurer le repos, la récompense auxquelles on a droit.

Le 3 août 1915

          Depuis le 1er ici. Ai tâché de repérer un endroit pour un nouveau poste vers Rochamp ; mais ce n'est pas pratique. Puis, j'hésite à faire construire des abris avant de savoir ce qu'on fait, définitivement. On parle d'un repos de la division ?...

          Cela est capable d'arriver juste quand l'infirmerie sera bien aménagée.

          Il pleut depuis trois jours. Notre gourbi laisse un passage trop facile à l'eau, c'est désagréable.

          Il n'arrive plus d'obus ici depuis que nous sommes arrivés. Déjeuné ce matin avec les deux aumôniers, Henry et Bailly.

          Il paraît qu'à Bar-le-duc et Ste-Menehould, tous les chefs de service sont cités ; naturellement ! C'est honteux la facilité avec laquelle on accorde cette décoration. Moi, si je l'avais je voudrais que ce soit à l'ordre du régiment. L'armée, on sait avec quelle facilité le premier riz-pain-sel venu peut l'obtenir.

          Reçu des nouvelles de Valençon (parce que sa femme me réclame sa cantine) qui est sain et sauf et interné à Mayence.

          Le 7 août - Depuis deux jours, j'ai un an de campagne sans interruption dans un corps de troupe. Si dures qu'aient été parfois les circonstances que j'ai traversées, je m'estime encore heureux puisque ma profession m'a mis un peu à l'abri, et parce que j'ai plus de fierté que si toujours j'avais été à l'arrière ; et les moments qui me laissent le plus de plaisir à me remémorer sont les plus durs. Le 22 août, Villers-aux-Vents, toute cette première période de la retraite ; l'hiver aux Allieux, le 9 janvier, le 13 juillet et les huit jours suivants sont les époques que je suis le plus heureux d'avoir vécues.

          En somme, depuis mon arrivée au 4ème, nous avons plutôt, par ici perdu un peu de terrain. A 285 et à 263, nous avons perdu environ un kilomètre en moyenne, surtout à 285. Varsovie vient d'être pris. Les Boches, en apparence, ont lieu d'être satisfaits. Pourtant, j'ai absolue confiance dans notre succès final ; il y aura encore malheureusement beaucoup de casse, car bientôt sans doute, ils reviendront sur le front occidental ; mais à la fin, ils s'useront et nous les chasserons de chez nous. Il est arrivé ce matin au 4 un sous-chef de musique qui est du 15ème Corps. Il paraît que leur moral à ceux-là, est beaucoup moins bon qu'ici et cela est d'autant plus choquant qu'ils n'ont presque pas de blessés, un tous les trois, quatre jours et moins ; ils sont devant Montfaucon. Ceci me montre une fois de plus que plus on est à l'avant et à un endroit exposé, meilleur est le moral.

          Notre division va, c'est à peu près sûr, aller au repos. Mais je crois, huit ou dix jours seulement, ce n'est guère ! Puis : destination inconnue... Que cela veut-il dire ? Le Nord, les Vosges, en réserve : attaque, repos, bon ou mauvais secteur ? En tous cas il paraît acquis qu'un corps d'armée va nous relever. Les Anglais ont, dit-on, étendu leur front, ce qui a libéré quelques corps d'armée.

          Une autre nouveauté : depuis que G. Godart est sous-secrétaire d'État pour le Service de Santé, on parle très sérieusement d'une relève. Cela peut-être m'atteindrait ? On verra. Au fond, cela ne me déplairait pas d'avoir une vie plus médicale, plus intellectuelle, plus confortable. Mais cela me fera quelque chose de quitter le 4ème, un régiment pourtant qui se modifie sans cesse, mais auquel on finit par s'attacher. Et puis une ambulance, comme milieu, ne me tente que médiocrement. Le milieu exclusivement médical présente bien des désagréments. Il y a souvent peu de camaraderie ; on y est susceptible, et souvent aussi ce n'est pas très remontant.

          Reçu hier une gentille lettre de Laly Suchet qui m'a fait grand plaisir. Charles est artilleur à Versailles, il fait ses classes. Il me semble que c'était il y a bien peu de temps que je le voyais bébé !

          Je reçois à l'instant une lettre de Maman où elle me dit encore que Marcelle grandit. Tout cela me fait constater d'une façon palpable que la vie coule toujours aussi vite et que l'on s'achemine assez vite tout de même vers la fin. Il serait souhaitable que la guerre s'arrête avant que je sois trop vieux ! Je crois fermement à la campagne d'hiver, malgré tous les bruits qu'on avait fait courir.

          En tous cas, on se retranche fortement ici : tranchées en béton, ouvrages, fils de fer, etc... Heureusement ! Et les grands chefs viennent se rendre compte. Sarrail a été nommé aux Dardanelles ; mais ce n'en est pas moins pour lui une mise à pied. Je crois qu'en effet on n'avait pas assez bien préparé la défense de cette région.

          Le 12 août - 9 heures matin. Calme plat depuis que nous sommes remontés. Presque tous les soirs, canonnade et fusillade sur la gauche, mais rien sur nous. Plus d'obus à la Maison Forestière. C'est épatant.

          Grande nouvelle, on nous relève ! Le 14 et le 15. Le 16, après deux jours passés à Clermont, nous devons filer pour une destination inconnue... Où sera-ce ? Bon ou mauvais coin ? Mauvais très probablement. Il paraît qu'en Artois, d'où vient le régiment qui nous remplace, ce n'était pas fameux.

          Zlatoff est en permission ; Berthier aussi (parti sans me prévenir), Chardon malade depuis hier, assez mal fichu, 39°, des symptômes d'embarras gastrique.

          Il me reste disponible : un aide-major, un auxiliaire. Et on ne me remplace toujours pas Renaud. Eu de ses nouvelles hier, une lettre très amusante. Il va mieux. On a installé une censure : un Capitaine (ici Cornille) lit toutes nos lettres que nous devons déposer au bureau du Colonel. C'est une mesure désagréable, un peu vexatoire, mais ridicule et mal appliquée. C'est un officier du régiment, un camarade, qui est au courant de toutes nos petites affaires, et qui se fait des gorges chaudes avec Couturier quand il y a une lettre drôle. C'est stupide, on ne pourra plus rien dire d'intime ; si on n'a même plus la ressource de la correspondance, zut ! Je vais aller à Bois-Bachin, voir Chardon et l'infirmerie. Dire qu'il y a tant de médecins qui ne fichent rien, dans les ambulances.

          Le 22 août - Clermont Depuis le 14, au repos à Clermont. Nous devions y rester deux jours et filer au grand repos plus en arrière ; mais nous sommes restés ici, et dans trois jours nous remontons.

          Il y a eu la remise de nombreuses croix de guerre. Presque tous les officiers en ont maintenant. J'ai, par une conversation avec C., avec qui je suis logé, acquis la presque certitude que Couturier a soigneusement caché au Colonel que le 13 et le 14 il y aurait eu motif pour moi, ou Chardon et moi, à une citation. J'aurais pu proposer Chardon, mais c'était (puisque nous étions ensemble) me mettre en avant, et je n'arrive pas à me faire mousser. C'est bête, il y en a tant pour le faire. C'est la lutte à la décoration et aux galons, comme en temps de paix, à l'avancement.

          Voilà déjà deux occasions au moins que je rate : celle de Villers-aux-Vents, où j'aurais dû l'avoir, resté seul du 89 avec le régiment, ayant pas mal risqué ma peau et fait le brancardier ; mais Mélot n'a rien fait pour moi, et le Commandant Échard qui aurait fait quelque chose, a été blessé. Puis cette période du 13 au 20, où j'ai été bombardé presque incessamment à mon poste que je n'ai pas évacué, malgré un bombardement terrible le 13, alors que les artilleurs, les services médicaux du 131, du 91 territorial, du 91 actif, l'on fait, que le 113 serait parti aussi si nous n'étions restés.

          A côté de cela on décore Boigey, Gobineau, Homolle, etc... etc... On gâche cette croix qu'on devrait réserver à ceux qui risquent leur peau. Mathieu qui est à l'arrière, me disait hier qu'on l'avait donnée à des secrétaires d'E.M.!!!!

          Ce n'est pas chez moi un désir immodéré du bout de ruban ; mais que dira-t-on de ceux qui au front n'auront rien eu, alors qu'à l'arrière les récompenses se donnent si largement ?

          La question de la relève des médecins, paraît-il, est en train de se règle. Moi, je suis bien tranquille. Je n'ai pas voulu, par conscience, me débrouiller ni pour une proposition, ni pour un changement d'affectation, alors que cela me serait si facile, avec M., lieutenant qui a une grosse situation maintenant. Je serai, naturellement, la poire. Aussi suis-je un peu dégoûté. Pas de zèle, disait un diplomate, il avait bien raison. Et pourtant, j'en vois pas mal qui font du zèle en apparence ; cela vaut mieux que d'en faire en réalité et de ne pas le faire ressortir. Le 4, d'ailleurs, est un régiment où il faut la croix et la bannière pour décrocher une récompense. C'est un tort, moi qui cause avec pas mal d'officiers, je me rends bien compte qu'on pourrait les encourager davantage.

          Enfin !...

          La vie ici, monotone, n'est pas désagréable, en comparaison de la vie là-haut. Je suis logé avec Cornille. Trouvé quelques instants très courts de distraction avec une jeune indigène. Pas trop désagréable, mais rien d'intéressant ; j'aurais peut-être mieux fait de rester tranquille, car cela m'a fait repenser à un tas de choses dont j'avais perdu l'habitude. Je ne pense presque plus jamais à A. D'ailleurs à G. non plus (cela était assez bête, d'avoir eu le cafard pour cela huit jours)...

          Avons recueilli à la popote les deux sous-lieutenants mitrailleurs. Quand on cause des choses de leurs petits détails, on voit comme on est loin des articles de journaux qui présentent aux gens de l'intérieur les "poilus" pleins d'ardeur, et ne demandant qu'à se battre.

          Aujourd'hui, Cornille m'a raconté un interrogatoire de prisonnier dont il a vu le compte-rendu chez le Colonel. Il a déserté ; il dit que les Boches en ont plein le dos. La nuit quand ils ont à faire une patrouille, ils se collent à quelque distance dans un trou d'obus et ne bougent pas, puis reviennent. Il y a longtemps du reste, que ce truc est connu et pratiqué chez nous.

          Au fond, ils ne sont pas, je crois, meilleurs soldats que nous. Ils sont seulement mieux organisés, plus disciplinés. Il paraît qu'ils sont mal nourris (sur le front). Le prisonnier a ajouté que les Boches feraient n'importe quoi pour que ce soit fini en novembre.

          Vu il y a quelques jours le Général Valdon.

          Le 28 août - Près de la Maison Forestière, abri du 82.

          Quitté Clermont le 25 au soir. Entrevues devenues quotidiennes avec l'enfant en question, qui s'appelle Camille. Ce n'était pas bien intéressant, mais cela fait tout de même plaisir. Pourtant, je manque d'entraînement ; et puis je deviens vieux, sans doute ; il faut qu'une femme soit intéressante pour me plaire, qu'elle ait au moins un peu de chien ou d'élégance.

          Passé le 26 et le 27 aux baraquements Lenhardt, très bien quand il fait beau. On y organise l'infirmerie.

          Nous prenons comme secteur 285. c'est le plus mauvais de la région. Les régiments sont organisés en profondeur. Cantonnement de repos : Lenhardt. Hier, note du Général de division disant que : "le médecin divisionnaire" étudierait s'il est possible d'organiser le service sur les bases suivantes :

          -Médecin aide-major au Bataillon.

          -Médecin-chef au Colonel, tout au moins les jours d'attaque. Le médecin-chef pourrait, en temps ordinaire séjourner en son infirmerie, qui est au cantonnement de repos du régiment.

          Tout cela est très joli. Mais enfin, il faudrait savoir si on a quelque confiance dans les médecins-chefs. Mon Colonel, ni moi, ni les blessés ne se plaignaient de la façon dont était organisé le service ; qu'est-ce qu'un embusqué d'officier d'E.M. qui n'y connaît rien vient nous chercher noise ? Cela est la suite de la circulaire Castelmann, interprétée par Artanère, peut-être Gobineau, et autres.

          Le médecin divisionnaire, inexistant comme chef, a dit amen à ce que le Général lui a dit. Il n'y a en rien à compter sur lui ; cela on le sait depuis longtemps.

          Les aide-majors font un nez ! Et puis évacuation immédiate des abris de la Forestière... Je dois donc m'installer en plein air à Rochamp (car c'est à l'est et à l'ouest de Rochamp que je dois me mettre). Qu'est-ce que cela fait ! Pour un officier d'E.M. un médecin, cela peut bien crever.

          Si on voulait nous imposer une organisation précise, il fallait le faire il y a longtemps, et ne pas attendre à maintenant. Car on nous traite d'une façon un peu vexatoire. Aucune récompense ; de la part de nos chefs techniques, méfiance le plus souvent ; peu de compréhension de nos intérêts et de nos besoins ; ignorance de ce que nous faisons et des difficultés auxquelles nous nous heurtons ; de la part du commandement, à part quelques rares chefs comme le Colonel Defontaine, ou le Général V., suspicion, et considération très petite. Voilà notre lot.

          Aussi, depuis un an passé que je supporte cela, je commence malgré toute ma bonne humeur et ma bonne volonté, à être pas mal dégoûté. Les faveurs vont à ceux de l'arrière, à ceux qui ne risquent pas leur peau, mais mettent en lumière leurs talents d'organisation et de léchage de bottes.

          Maintenant que j'ai treize mois de campagne sans indisponibilité, je crois que je vais me débrouiller pour filer. J'attends la réponse du Lieutenant-Colonel E., à qui je me suis décidé à écrire. J'avais quelque répugnance à le faire, mais quand tout le monde se débrouille plus ou moins proprement, pourquoi hésiterais-je à rappeler simplement une promesse qui m'avait été faite, que les circonstances matérielles ont retardée dans son exécution, et pour une chose qui m'était, en somme, due ?

          Ici, rien de neuf. Secteur assez calme. Mais nos premières lignes (un bataillon seulement, front de six cents mètres) sur la crête de 285, sont minées par les Boches, un de ces jours nous allons avoir une sacrée casse. Enfin !...

          Le père Apard m'a expliqué que, d'après les instructions du Directeur, et la nouvelle organisation, je ne suis plus là que pour la Direction du service !!! Je ne dois plus arrêter les blessés à mon poste de secours, à moins qu'il n'y ait une urgence absolue. Ils doivent être pansés et évacués directement par les médecins de bataillon ; moi je collectionnerai leur renseignements, les enverrai au Colonel, c'est tout. Je pourrai m'occuper de mon infirmerie. C'est bougrement palpitant d'intérêt.

          Aussi vais-je tâcher de filer bientôt.

Le 1er septembre

          Je vis seul depuis quatre jours. On me construit un gourbi à Rochamp. Chardon est à 285 (cafard, excitation, etc...). Zlatoff s'est découvert un petit rhumatisme (??). Besse va à l'ambulance 5, Donnier aux brancardiers de la 10ème Division. Gobineau est radieux. Au fond, je ne crois pas qu'il soit pour grand chose dans la nouvelle organisation, qui est d'ailleurs celle de beaucoup de divisions. Je crois que la nôtre valait mieux. Cela peut se discuter. On parle d'une attaque boche pour demain (tuyau venant de la brigade ?). C'est l'anniversaire de Sedan. Demain, alors, réveil en fanfare au petit jour : pan pan, boum boum, etc... toute la journée. Gaz asphyxiants ; programme habituel. C'est gai... Tant pis, on verra bien. Je reste à la Forestière. C'est le 10 septembre seulement que la nouvelle circulaire entre en vigueur.

          Si un obus tombe sur le gourbi, ce serait bien la guigne ; c'est leurs sacrés gaz qui sont embêtants ; mais on n'en meurt pas. J'ai pris l'ancien gourbi du 113, avec mon ancien à moi comme poste de secours. C'est commode, ils sont l'un à côté de l'autre. Je n'ai ici avec moi que Gigot, mon cycliste, un infirmier, mon cuisinier Flèches. Clément est en permission à Rouen. Je lui ai donné une longue lettre pour mes Parents.

          Dîné ce soir avec Rouit ; bridgé avec les deux médecins auxiliaires, Désangle et Rougier.

          Au fond je ne crois pas à cette attaque, puisqu'on la prévoit.

          Il faudrait qu'ils nous laissent tranquilles un peu, afin qu'on puisse organiser le secteur, et que l'on puisse faire des contre-mines pour gêner les leurs qui arrivent juste sous nos premières lignes.

          Notre artillerie tape bien dans leurs tranchées, le 75 dans les premières, les 120 et 155 dans les deuxièmes et troisièmes lignes. Notre artillerie a en ce moment nettement la supériorité. Du reste il y a beaucoup d'artillerie par ici. Il y a des 220.

          Au point de vue général, rien d'intéressant ; la Bulgarie qui marche, puis ne marche pas, les Russes qui filent à toute allure ; tout cela n'est pas follement drôle. Cela finira sûrement à notre avantage, mais dans longtemps !

          Le 6 septembre - Il y aura un an, à cette époque, je dormais dans un champ, sur des gerbes, entre Cabos et le Commandant Échard, en avant de Venise. Quelle journée ! Le Lieutenant-Colonel Échard vient de m'écrire à ce sujet. Il va me proposer pour une citation ; cela me fait un grand plaisir. Au moins, après la guerre, je ne serai pas gêné. Et puis ; cela donne un peu de poids.

          Rien de neuf ici. On parlait d'une attaque boche. Rien. On parle maintenant d'une attaque de notre part ?? De gros travaux de défense ont été faits par ici : tranchées, fils de fer, etc... abris en béton, artillerie lourde.

          Dans deux jours, je serai à Rochamp. Mon gourbi, pour lequel Gigot se donne du mal, sera terminé. Reçu une lettre d'une demoiselle, Marguerite Ribin, 23 rue de Lorient, Tarbes : le flirt sur le front, de Fantasio. Il faut bien se distraire ! Est-ce un vieux chameau, une grue, une cuisinière, ou une femme délicieuse. Mystère. Si cela m'embête, je lâcherai. Mais cela peut-être amusant.

          Je ne me suis pas encore décidé à demander qu'on me pistonne pour filer. Cela m'ennuie d'aller à l'arrière, de quitter le régiment, moralement.

          Et pourtant, au point de vue matériel et sécurité, ce serait bien agréable. Ici je fais un métier abrutissant. Le Directeur, que j'ai vu l'autre jour, m'a donné l'impression qu'il se fichait de moi comme de sa première culotte, bien qu'aimable. Il a eu le front de me redemander pourquoi je n'avais pas la croix de guerre et de me dire qu'il fallait tâcher de la mériter !! Boigey, Combes, et tant d'autres, comment l'ont-ils gagnée ? Sur une chaise ?

          Un évènement : trouvé aujourd'hui sur ma flanelle, trois énormes poux !! et je ne suis pas sûr que ce soit tout. Cela devait bien arriver, à force de tripoter des pouilleux. C'est gai.

          Dîné avec Marquet, du 82 et Mersey, un médecin de Paris, très gentil.

          Ce matin, visite de journalistes français (sept). Conduits par un Capitaine d'E.M. qui nous a salué d'un air bien dédaigneux. Ce qu'ils ont l'air puant, tous ces types de l'État-Major, et convaincus de leur supériorité !

          Les gourbis deviennent de vrais arches de Noé. Crapauds, poux, puces, rats comme des lapins, souris, mouches de tous calibres, petites bêtes inconnues ; j'ai horreur de cela. Quand retrouvera-t-on un bon lit, des draps blancs et fins (garnis aussi...), un appartement à soi, des livres, de la musique, un veston, et le reste. Enfin, le moral est bon et gai, quand même.

          Le 8 septembre - Dernière soirée passée dans les gourbis de la Forestière. Demain je vais à Rochamp où mon gourbi est fini. Il est certain que j'aurais moralement besoin d'un peu de changement et de repos. Cette vie de tanière est déprimante. Je m'en aperçois. Je fais bien plus attention aux projectiles. Quand il y a une violente canonnade, cela m'ennuie. Tout à l'heure, revenant de prendre une douche à Bourdelois, une balle a passé près de moi, cassant une branche. L'idée que j'aurais pu la recevoir, à une demi seconde de distance, m'a ennuyé. C'est bête, mais j'ai constaté sur plusieurs autres officiers qu'on se fait ce raisonnement instinctif ! J'ai bien échappé pendant treize mois, ce serait idiot d'écoper maintenant la mort ou une sale blessure. Et c'est tout à fait réel.

          D'un autre côté cela m'ennuie de quitter le régiment. Non qu'on puisse m'y donner une récompense, je n'y compte pas maintenant. Mais on s'attache. Puis c'est ennuyeux d'aller à l'arrière quand tant d'autres sont en avant. Il est vrai qu'il y a pas mal de tourneurs d'obus, de secrétaires, d'E.M. etc... Je vais réfléchir encore quelques jours.

          Le 9 septembre - Rochamp

          Installé à Rochamp. Bon gourbi, construit par Gigot. Sera très bien quand il sera bien fermé et terminé. C'est drôle comme on est tranquille, là, à mille mètres des tranchées. Il est vrai que c'est une grande distance pour les hommes qui vont à trente mètres ! Passerai-je l'hiver ici ? Peut-être. Verdelet m'a dit avoir vu chez le Directeur mon nom, le douzième à peu près sur un travail de relève qui contenait au moins une soixantaine de noms. On a dit quinze par mois et par C.A. Mais je n'y crois pas. Il est sûr que j'aimerais infiniment mieux partir comme cela qu'en le demandant.

          Le 13 septembre - Les jours qui viennent de s'écouler ont passés très vite, beaucoup plus qu'avant. Petits détails d'installation. Je m'arrange pour pouvoir en cinq minutes transformer mon abri, qui est assez petit, en poste de secours, et y pouvoir mettre huit blessés assis et deux couchés. Puis j'écris, je cause avec Flécher, avec mes infirmiers, et c'est plus gai qu'avec Chalesse ou les autres médecins. On parle de Paris, de femmes, de distractions. Tous ces genres là sont très dévoués et très gentils pour moi. Clément et Flécher à qui j'ai offert de rester à Lenhardt avec la musique, ont refusé ; ils y seraient pourtant mieux ; il est vrai qu'ils savent que je les garderai toujours avec moi, mais quand même, c'est gentil de leur part.

          Clément revenu de Rouen hier ; il a vu les miens ; Marcelle en excellent état. Mes Parents furieux quand ils ont su ma conversation avec le Directeur. M'a apporté des lettres de Papa, de Maman, de Suzanne, très gentille celle-là, avec une petite allusion à la justice qui n'est pas de ce monde, et qu'on doit parfois posséder alors qu'on est loin... J'ai bien compris.

          J'ai écrit hier qu'on ne fasse pour moi aucune démarche ; j'aime mieux qu'on me refuse régulièrement, sans piston ; c'est infiniment mieux au point de vue de ma conscience. Tant pis. D'ailleurs Zlatoff, de Bar, m'écrit que cela va se faire à partir du 1er octobre.

          Cet après-midi, bombardement assez grand, par nos grosses pièces : une tranchée allemande éreintée, un blockhaus serait détruit ; mais deux de nos postes d'écoute à 285 ont trinqué, sans accident.

          Vers 4 heures et demi, les Boches ont répondu avec des 210 dont les éclats arrivent jusque devant nos abris. Un peu plus long, qu'est-ce que nous prendrions ! Mon gourbi n'y résisterait pas. Un officier tué, une douzaine d'hommes blessés, en grande partie dans un blockhaus de deuxième ligne. Un blockhaus détruit ! Mon abri a beau être bon, il ne vaut que jusqu'aux 150 inclusivement.

          Bah, on n'y fait tout de même plus autant d'attention qu'autrefois, dans les premiers temps. Et puis quelle guigne il faudrait pour que ça tombe juste sur nous. Il est vrai que si cela démolit la cabane, nous ne résisterions pas aux cailloux. Douce perspective.

          Et pourtant cela a son avantage, de risquer quelque chose. On est plus content de soi. J'ai accroché au mur de mon gourbi un topo de la Vie Parisienne : deux petites femmes, l'une fait un pied de nez, l'autre envoie des baisers ; celle-ci : pour les poilus ; celle-là : pour les autres. Cela fait plaisir de se dire qu'après tout on n'est pas dans la catégorie des pied-de-nez.

          Au point de vue général, les Russes reprennent nettement. Je crois que d'ici peu, tout le monde va attaquer à la fois, et les Roumains, et peut-être les Bulgares aussi. mais il y aura sûrement campagne d'hiver et de printemps.

          Le 14 septembre - La nuit dernière nos canons ont envoyé des tes d'obus sur les Boches. Aujourd'hui aussi, toute la journée d'une façon intermittente. Ils ne nous ont pas tiré dessus, ou très peu. A gauche vers la Champagne, canonnade sourde ininterrompue toute la journée. Des tuyaux courent : on aurait avancé en Champagne, et en Alsace, là, de vingt-cinq kilomètres ?? Demain doit commencer un bombardement de trois jours sans discontinuer. On dit qu'il y a trente mille obus par pièce. Puis trouée... Puis... on ne sait pas.

          Quand je pense que dans un mois je ne serai peut-être plus là, je le regrette. Cela a tout de même beaucoup de charme, de savoir que d'un moment à l'autre on sera peut-être tué, que la mort est autour de vous, partout. Hier, un sous-lieutenant, Fontenay, devant sa cabane, à trois cents mètre d'ici : arrive un obus, un éclat dans le poumon. A chaque instant cela peut nous arriver, cela donne une certaine valeur à la vie, même peu folâtre, qu'on mène.

          Je suis très bien dans ma nouvelle guitoune ; il y fait chaud, sec, je suis bien éclairé. Je ne me couche pas avec onze heures, minuit, c'est le meilleur moment de la journée. Clément me tient compagnie, et je préfère sa conversation, plus jeune et plus gaie, à celle de mes toubibs. Ce matin les aéros boches ont bombardé le dépôt de munitions près de Claon. Ce qu'ils sont bien renseignés !

          Le 15 septembre - Depuis hier matin, le canon tonne au loin, à notre gauche, en Champagne, sans arrêt. Ici, vacarme incessant : sifflements, éclatements, départs. Ce sont surtout nos canons qui donnent. Et il y a pas mal de lourds, dont on n'entend même pas le bruit de départ. Il est souvent impossible de distinguer si ce qui siffle au-dessus de votre tête va chez eux ou chez nous.

          Heures un peu angoissantes, car, en dehors du souci personnel (et on peut plus que jamais se demander, où serons-nous demain), il y a la question qu'on se pose à chaque instant : que fait-on sur le reste du front. Cela marche-t-il bien pour nous, et dans quelles conditions ?

          Des bruits circulent : nous aurions pris, perdu, puis repris Lille ; avance vers Arras, avance en Champagne, avance en Alsace. Mais on ne sait rien, au fond. Je ne puis croire pourtant que tous ces bruits soient faux.

          Si c'était vrai, ce serait beau. Au point de vue matériel et moral ; mais il faut attendre. Ce qu'il y a de certain, c'est que depuis trois jours, il y a une canonnade très intense sur tout le front, et réciproque.

          Cet après-midi, les Boches ont envoyé pas mal de grosses marmites un peu à gauche de nous, puis en arrière, vers la Maison Forestière.

          Dans cette attente, impossible de lire ou d'écrire sérieusement. Non pas à cause du bombardement voisin ; on y est habitué ! Mais parce qu'on sent qu'il va se passer quelque chose, qu'on espère grand, et auquel on réfléchit instinctivement. Si nos troupiers pouvaient se savoir victorieux ! Quel baume ce serait pour eux. On dit, et c'est bien probable, que le Kaiser ramène des troupes de Russie. Ce doit être des troupes bien peu fraîches, mais s'ils amènent une artillerie aussi formidable qu'on le dit, nous aurons du coton. On verra, mais la période qui vient s'annonce comme ne devant pas être pleine de charmes.

          Et c'est drôle, au milieu de toutes ces pensées graves, où l'on agite son sort et celui de l'armée du pays, par contraste, de temps en temps, on pense à des choses futiles, à des projets de plaisir ou d'amusement. Il faut, je crois, vivre des heures comme celles-ci pour comprendre le prix de la vie normale, la douceur d'une caresse féminine, le charme d'un parfum ou d'une musique. Certes, la guerre, ou plutôt l'existence à laquelle elle me force, m'a quelque peu abruti, intellectuellement et médicalement. Mais que de motifs de réflexion, que d'impressions nouvelles. Sans doute, quand ce sera fini, si je reviens, j'oublierai très vite tout cela et je reprendrai mes anciennes façons de penser et de vivre. Je ne puis croire néanmoins qu'il ne me reste pas quelque chose dans l'orientation des idées, un plus grand mépris de bien des petites contingences ; mais sûrement aussi un goût plus vif de la vie et des jouissances qu'elle peut nous apporter...

          Mais quel vacarme ! Cela tonne toujours en Champagne. Encore une impression bizarre, cette canonnade lointaine, ce roulement assourdi et continu, qui vous indique que l'on se bat durement à quelques dizaines de kilomètres. Que de morts et de blessés ! Bah, c'est la guerre ; on s'y habitue, on ne s'apitoie plus que sur des cas individuels. Mais cette idée de mort, qui, en temps de paix, vous impressionne toujours un peu, même s'il s'agit d'un indifférent, fait partie de notre existence en quelque sorte. On en parle comme d'une chose naturelle, normale.

          Cela peut vous arriver si facilement, au milieu de l'occupation la plus paisible, en fumant sa pipe devant le gourbi, en se déplaçant si peu que ce soit, dans le gourbi lui-même. Drôle de vie !

          Chardon meurt d'envie de plus en plus d'avoir sa croix de guerre. Il ne me parle que de cela. Chabassu, du 82, se l'est fait octroyer, lui qui me disait : voilà avec quoi on fait marcher les imbéciles ! Drôles de gens, aussi.

          Le 22 septembre - Il y a du nouveau : cela change. Tous ces jours-ci canonnade nourrie à gauche, vers la Champagne ; sans doute destruction d'ouvrages ennemis.

          Mais depuis ce matin, il est 9 heures du soir, la canonnade est incessante. C'est l'offensive tant désirée. Il doit y avoir trois jours consécutifs de bombardement, puis la poussée. Puis... on ne sait pas. Je crois fermement qu'on percera leurs lignes. Ensuite, vraisemblablement, contre-attaque boche ; qu'est-ce que cela donnera ? Je ne pense pas qu'on aille vers le Rhin, ni peut-être qu'on les pousse tout à fait à la porte de chez nous. Mais un gros succès serait assez : pour les démoraliser, les diminuer aux yeux du monde et surtout des neutres, entraîner ces Bulgares si peu sympathiques, et les Roumains.

          Des renseignements satisfaisants nous ont été donnés, par le journaux, par des rapatriés et distribués ce soir aux troupes. Leur situation financière paraît très basse, on oblige officiers et fonctionnaires à abandonner une grosse partie de leur solde. Un soldat qui verse vingt marks en numéraire reçoit vingt-sept marks en papier et vingt-quatre heures de permission. Moralement, ils sont assez bas aussi. Un Capitaine wurtembergeois aurait déclaré : "Rüssland ist unser Unglück".

          Si cela pouvait bien marcher, quel élan pour nos hommes ! Moi, bien que "non-combattant" (ce qui ne veut pas dire, malheureusement exempt de se faire casser la figure), je suis heureux d'être encore dans un régiment, bien que les risques vont notablement augmenter. Je suis heureux de marcher, de vivre avec la troupe, de partager une partie de ses fatigues et de ses dangers. Et ce canon qui sans cesse tonne au loin vous donne un coup de fouet.

          Tant mieux qu'on ait dissocié les service médicaux, qui désormais fonctionnent toujours par bataillon. C'est la seule façon que cela marche à peu près. Et je n'aurai pas à traîner avec moi des médecins rechignant et se demandant ce qui va leur arriver. Évacué Blanchard. Je touche Merle, du 82, engagé volontaire à cinquante-deux ans, proposé pour la croix de guerre au 85 (on y est plus généreux qu'au 4ème).

          Il paraît qu'il y aurait (ça ce sont des filons) attaque en Champagne et dans le Nord... Ici, nos pièces tirent un peu. Mais c'est assez calme. Quelques marmites boches passent au-dessus de nous, c'est tout. Le corps d'armée doit tenir ses positions à tout prix, c'est tout. Peut-être les Boches nous attaqueront-ils ?

          On a donné des ordres pour se tenir prêt à partir, alléger les chargements, vérifier les voitures. Cela va barder cinq minutes, comme disent les troupiers.

          Le 23 septembre - La canonnade continue, sourde et ininterrompue, à gauche, loin, en Champagne certainement. Les Boches ont envoyé dans la matinée, un certain nombre de grosses marmites légèrement à gauche et en avant de l'endroit où je me trouve. Des avions passent très souvent. Ils font sentinelle au-dessus des lignes, et probablement empêchent que les avions ennemis ne fassent des reconnaissances au-dessus de nos lignes et en arrière, ne puissent voir où sont nos troupes de renfort, nos pièces.

          L'artillerie de notre secteur tire de temps en temps. Dans les tranchées de notre secteur, dès que les Boches envoient des grenades ou d'autres engins de tranchée, on leur répond copieusement.

          Hier soir, vers 10 heures et demi, j'ai entendu un ronflement de moteur plus considérable que celui d'un avion. Je suis sorti de mon gourbi ; il faisait un clair de lune admirable qui rendait délicieux le ravin où je me trouve. Les pierres des abris, touts blanches, donnaient à ce coin des airs de cité antique endormie dans ses ruines.

          Puis, ce fut, dans l'air un gros dirigeable jaune, qui passa au-dessus de nous et un peu à droite, dans la direction de 263. Il eut vite franchi la courte distance qui nous sépare des lignes et je m'attendais à le voir encadrer par des obus. Mais rien ; il passa tranquillement, malgré le bruit considérable de son moteur, allant certainement bombarder quelque gare ou quelque cantonnement.

          Ainsi, en l'air, sur terre, sous terre, sur l'eau, sous l'eau, partout on lutte avec une sauvagerie opiniâtre et ardente. Moi-même, qui par ma profession, mon caractère, suis disposé à la pitié et la bonté, c'est avec plaisir que j'apprends que l'on massacre des Allemands ; je verrais des Boches mourir en tas que cela ne me ferait pas grand chose... La brute primitive reparaît vite, et il suffit de bien peu de chose pour gratter et enlever le léger vernis de la civilisation. A l'heure actuelle, celui qui tue, qui détruit, est l'homme le plus estimé, le plus admiré. Quel revirement, avec les utopies humanitaires que l'on développait dans les milieux intellectuels et dans ceux, plus bas situés qui d'inspiraient d'eux !

          Il y a tout de même un beau côté à opposer à ce revers de médaille : c'est l'esprit de sacrifice qui anime la plupart, non pas complètement, mais en grande partie. Chacun tient à sa peau, c'est certain ; mais on se dit, après tout, que si c'est nécessaire, il faut consentir à en faire l'abandon, et l'on perçoit la notion de l'intérêt général. Moi-même, qui suis très impressionnable, et accessible à la crainte, je me dis que si je suis tué, ce sera ennuyeux, certes, pour ma fille, pour les miens, pour la vie aussi qui eût pu m'être douce, après tant d'ennuis ; mais j'en fait tout de même le sacrifice. Et pourtant, je ne pose pas au brave. Lorsque dans quelques occasions, j'ai pu donner l'impression de l'être un peu, c'est que j'étais poussé par l'amour-propre, et le sentiment du devoir ; ce sont deux énormes facteurs, les plus puissants sûrement, de courage, si l'on met à part le courage des inconscients.

          Il est 18 heures, et tous ces bruits continuent, les mêmes : sourde et lointaine canonnade, aéros, tirs intermittents de nos batteries.

          Que va-t-il se passer sur le front de notre corps d'armée ? De Vauquois à la Chalade, cela va-t-il rester calme, ou les Boches attaqueront-ils par ici ? Ils ont dû transporter ce qu'ils ont pu de monde et de pièces là où il y en avait besoin. Et pourtant, il semble bien qu'ils n'abandonneront pas cette Argonne, assez facile à défendre, à moins d'y être forcé par un recul de leur front dans les autres points. On se demande à chaque instant ce qu'il va se passer. Mais c'est un facteur moral énorme de savoir que nous faisons quelque chose d'actif... Je crois bien que mon bon gourbi ne m'abritera pas cet hiver. Tant mieux ! Je n'ai plus envie du tout maintenant d'être relevé.

          Hier soir, eu la visite d'un sergent, Péré, qui est interprète au Louvre, que j'avais entendu à Aubréville, chanter des chansonnettes anglaises, et que j'avais évacué en janvier. Il a été trois mois au dépôt d'éclopés de Lavoye et m'a confirmé les renseignements que j'avais eu sur cette formation. Ce n'est pas une formation sanitaire, mais militaire, où un lieutenant d'artillerie, nommé Pelletier, dirige mille deux cents hommes environ : très mal nourris, se reposant peu parce que, pour se faire mousser le lieutenant les fait travailler au lavage, à faire des claies, etc... pendant que lui-même se goberge avec les fournitures destinées aux hommes ; un médecin pour passer la visite de tout ce monde et leur donner des soins (!), bref, une organisation mauvaise et par certains points, scandaleuse. Les hommes divisés pour la presque totalité, en deux classes : les carottiers, qui se "maquillent" et les éclopés vrais qui ne sont ni soignés, ni reposés, ni alimentés convenablement.

          Aussi le lieutenant, qui a de hautes parentés politiques - on dit très hautes - a eu la croix de guerre pour sa "bonne organisation". C'est, réellement à crever de rire... Mais les hommes, en rient-ils ? Je ne le crois pas, hélas.

          Le 25 septembre - Journée passée dans l'énervement et l'inquiétude. Très peu personnelle. Mais que se passe-t-il, que va-t-on faire ? Tout le monde est prêt à partir. L'artillerie de notre secteur bombarde continuellement, et avec, en partie, des gros, l'ennemi. Celui-ci répond beaucoup moins. Mais, presque toute la journée il a régulièrement envoyé de grosses marmites sur les réserves du bataillon de première ligne, et dans le ravin en avant du notre, cherchant des pièces dans ce second emplacement.

          Ce matin, on a porté aux tranchées des échelles pour escalader et sorti. On s'attend à ce que le 82 attaque demain matin. Peut-être le 4 aussi.

          On dit que nous aurions avancé en Champagne, dans le Nord, pris leurs positions. Mais on ne sait rien. Et pas de journaux du tout pour renseigner sur les questions extérieures. Ce sera comme à la bataille de la Marne, on ne saura qu'après. Je suis inquiet surtout de savoir si mon service marchera, si je n'aurai pas de difficultés trop grandes pour évacuer mes blessés, pour régler le service. Cela va devenir difficile maintenant, à cause de la liaison avec les organes de l'arrière et surtout avec les brancardiers divisionnaires et les autres.

          On va avoir des blessés boches, sans doute, pas mal à ramasser.

          Cette attente me rappelle nos veilles d'examen ou de concours. Heureusement qu'une fois sur la sellette, cela allait bien. Il en sera de même ici, j'espère.

          Les gros obus continuent à siffler : wou-wou-ou... au-dessus de nous. Les grosses pièces boches se sont tues. Seraient-elles parties ? Je ne puis le croire. Le 8ème chasseurs à cheval aurait chargé ?... Il y a des dragons aux Islettes. Quelle attente. Tout de même. Si on pouvait avancer ! Je l'espère, je le crois.

          Essayé de me distraire en lisant un roman de A. Theuriet. Guère de circonstance. On n'a, du reste, pas de goût à lire, dans les moments où l'on est pas pris par un tas de détails de service.

          Il faut que j'envoie un mot à mon flirt tarbais. Mais décidément, il ne me tente guère.

          Le 26 septembre - Hier soir, j'apprends qu'en Champagne nous avons gagné cinq kilomètres en profondeur sur quinze kilomètres de front. Aujourd'hui : les Anglais ont progressé sur tout leur front. Nous avons fait onze mille prisonniers.

          En Courlande, Hindenbourg se tient sur la défensive. Dans le bois de la Grurie, les Boches ont attaqué sans succès. A Binarville, notre attaque n'a pas réussi.

          Cela fait plaisir de penser qu'on avance. Mais il faut plusieurs jours avant de savoir si vraiment cela marche. Je l'espère et je le crois. Je pense que nous irons à la Meuse.

          Il fait un temps de chien, il pleut. Quelles sales routes nous allons avoir ! Et les blessés couverts de boue ! Pourvu que le service colle... quand on avancera. Heureusement, cela ira par bataillon et j'aurai ma liberté de mouvement pour assurer la liaison.

          Écrit à Yvonne Pierre, jeune modiste dont la connaissance peut avoir quelque utilité lors de ma prochaine permission. Cela distrait, en attendant.

          Le flirt tarbais me rase. Je n'ai pas le courage de lui envoyer un mot. Cela me fait trois correspondances féminines. C'est le meilleur procédé pour ne pas se laisser accaparer.

          Le 27 septembre - 7 heures du soir. Ce matin vers 9 heures, attaque allemande sur les positions du 82, juste à gauche de la Haute-Chevauchée et sur 285.

          Arrosage copieux de grosses marmites sur les premières et deuxièmes lignes. Puis en arrière jusqu'à la Forestière où ils ont fait un barrage de gaz. Ici nous avons senti les gaz, mais sans être incommodés. Shrapnells et percutant, éclats de grosses marmites autour de la cahute, mais rien sur elle. Le 82 a flanché un peu et perdu des éléments de première ligne ; on a contre-attaqué tout à l'heure.

          Au total, pour nous, une cinquantaine de blessés ; le régiment a maintenu ses positions. Somme toute, l'attaque allemande, faite avec une assez grosse dépense de projectiles, a raté. On a fait une trentaine de prisonniers. Un sergent-major a déclaré nettement que l'ennemi en avait assez. Ils on attaqué ici avec un régiment d'infanterie et deux bataillons de chasseurs.

          Pendant ce temps, de bonnes nouvelles arrivent : dix-huit mille prisonniers allemands, quarante-huit pièces prises. Deux régiments de cavalerie ont chargé en Champagne. Les Anglais cerneraient Lille ; ils en sont à trois kilomètres.

          Personnellement, très content de la journée ; je n'ai pas eu de crainte une seule minute. De savoir que les affaires marchent, cela donne de l'allant.

          Chardon est venu me trouver ce matin, vers 12 heures, dans un état d'énervement, comme toutes les fois qu'il y a du coton. Quel nerveux ! Ce qui ne l'empêche pas d'être bien pour le service.

          Mon gourbi, modifié pour faire le poste de secours, a des airs de déménagement. Je pense que ce sera bientôt le grand déménagement... pas pour l'éternité, mais pour la Meuse, au moins, ou le Rhin. S'il n'arrive pas d'accident ? Mais j'en ai, franchement, à peu près fait le sacrifice.

          Le 29 septembre - Ce soir vers 9 heures, fusillade et canonnade ; pas mal d'obus autour du gourbi. Depuis hier nous sommes juste dans l'axe de tir de pièces de 77 et de 105 autrichiens. Hier, il n'y avait pas moyen de sortir du gourbi sans risquer de recevoir des éclats ou des shrapnells. D'autre part les balles arrivent bien mieux depuis que les Boches ont avancé un peu à la Fille-Morte, et, détail peu poétique, mais typique, on ne peut plus aller aux feuillées sans risquer de se faire attraper. Aussi je fais faire une nouvelle feuillée sur la même horizontale que le poste de secours ; ce serait une blessure si bête, et ennuyeuse à raconter. C'est arrivé, du reste, assez souvent.

          Le 30 septembre - Les nouvelles sont de meilleures en meilleures : officiel : deux cents pièces allemandes, dont des pièces lourdes. Quarante mille prisonniers. Trois divisions suivent le retrait de l'armée allemande, et un corps d'armée appuie ces divisions, en rase campagne.

          On dit, mais ce n'est qu'un tuyau, qu'à St-Michel on aurait pris aussi pas mal d'hommes et de pièces, c'est possible, mais non confirmé.

          Les lettres que nous envoyons sont retardées, paraît-il, de cinq jours. Les Boches avaient, paraît-il, le 27, l'ordre de prendre les premières et deuxièmes lignes, d'entrer dans les troisièmes, de détruire ce qui s'y trouvait, et de revenir dans les deuxièmes lignes ; cela pour avoir des vues sur nous. Une Compagnie allemande, devant le secteur du 4, ne serait pas sortie pour l'attaque ; notre 10ème Compagnie, qui avait flanché, a contre-attaqué immédiatement. Delfour qui commande la Compagnie, a été décoré de la légion d'honneur par le Général de Division.

          Au 91 cela a mal marché, toutes leurs premières lignes et une partie des deuxièmes sont prises, et les contre-attaques, comme celles faites pour reprendre les éléments perdus par le 82, ont raté. Le Colonel m'a dit qu'elles ont raté grâce à ce que notre artillerie tire mal. Il semble bien en effet que nos artilleurs ne font pas tout ce qu'ils peuvent. A l'attaque du 4 avril, c'était la même chose. Ils ne vont pas assez observer dans les tranchées, on y envoie au lieu d'officiers expérimentés, des sous-officiers ou de jeunes aspirants. Il y a quelques jours ils ont envoyé, à six cents mètres environ des lignes boches, des obus de 155 dans un poste de secours français, tuant trois infirmiers, en blessant trois et un aide-major. C'est un peu scandaleux. Ils n'ont pas souvent des pertes, vivent bien, et en somme ne font rien de particulièrement héroïque. Je me rappelle le 13 juillet, avec quelle précipitation ils ont filé. Enfin, ce sont des combattants, et ils ont en le prestige...

          Il y a pas mal de malades, beaucoup d'ictères. Je demande au Colonel d'augmenter la nourriture du matin, de donner deux quarts de vin par jour, de faire multiplier les boissons chaudes et distribuer du charbon de bois.

          Écrit il y un ou deux jours, au flirt tarbais, par acquit de conscience et politesse. Ne m'amuse pas.

Le 3 octobre

          Journées calmes. Canonnade peu intense de part et d'autre. Rien de nouveau ne se passe en Champagne. Va-t-on préparer une nouvelle attaque, ou attendre une contre-offensive de l'ennemi ? Dans ce dernier cas, j'ai tout lieu de croire que le Kronprinz nous ferait passer ici quelques heures désagréables.

          La Bulgarie mobilise. La Grèce aussi. Il paraît certain qu'un corps franco-anglais, d'après les journaux, va débarquer à Salonique. Au fond c'est peut-être le meilleur moyen d'en finir avec Constantinople. Lu tout à l'heure un extrait de journal allemand, où l'on dit que la solution de la guerre s'obtiendra dans les Balkans. Malgré tout cet article ajoute qu'il croit à un armistice pour Noël, je ne crois pas que l'on soit quitte avant le printemps prochain.

          Quatorze mois écoulés ! Cela fera presque deux ans. Vu hier l'abbé Henri, qui m'a demandé pourquoi diable je n'étais pas relevé. Je lui ai dit la vérité, que je n'avais rien voulu demander.

          Proposé hier Chardon pour une citation, avec un motif qui est passé partout. Le Colonel l'a refusé. Il dit ne pas vouloir donner de croix de guerre pour ce qui n'est pas un fait de guerre précis, et ne pas vouloir récompenser des services rendus, même longs. Je lui ai représenté combien nous étions de la sorte désavantagés par rapport aux autres régiments, aux ambulance, hôpitaux de l'arrière, etc... Il m'a dit qu'il le savait mais qu'il estimait devoir, dans sa sphère personnelle, devoir maintenir la croix de guerre au niveau qui lui était destiné, etc... C'est très joli, mais, de cette façon, on est "les poires" puisque partout ailleurs on agit autrement. Nous sommes le seul régiment du corps d'armée où il n'y ait pas de médecin officier cité, et j'en connais beaucoup ailleurs, qui n'ont guère mérité leur citation. Et puis, c'est en interdisant aux gens toute récompense qu'on les décourage et qu'on leur enlève toute envie de dépasser leur devoir strict. C'est le cas pour Chardon et pour moi. Et puis... les secrétaires du Colonel qui ont été décorés en masse, ont-ils fait des choses si héroïques ? Tout cela est un peu dégoûtant et j'ai été vexé profondément de voir qu'on ne m'était pas plus reconnaissant d'avoir donné satisfaction à ce régiment depuis un an, surtout étant donné la différence qu'il y avait avec mon prédécesseur. On pourrait au moins m'accorder le crédit nécessaire pour faire récompenser mes subordonnés.

          Je voudrais sans aucun scrupule maintenant que le Commandant Échard réussisse dans la demande qu'il a faite pour moi. Aussi je ne devrais rien à ce régiment, où vraiment on est un peu chiche. A côté de cela, on devient de plus en plus généreux dans les Compagnies et on y distribue les citations avec une générosité qui contraste heureusement avec la parcimonie d'autrefois.

          Je vais aller tout à l'heure boire chez le Colonel à la santé de Delfour qui vient de gagner la légion d'honneur sur le champ de bataille ; j'en suis bien content pour lui, c'est un brave type.

          La vie ici continue la même. Je m'abrutis de plus en plus, et deviens inconscient de mon abrutissement. Il fait froid et humide. Le soir on fait du feu, et je rêvasse devant, en fumant d'innombrables cigarettes. Clément vient après dîner me tenir compagnie. On reste malgré tout gai et jeune, mais cela demande un bon caractère.

          Les lettres ont été retardées. Mais les journaux, heureusement, ont prévenu nos familles.

          Maman m'a déménagé mon appartement de Paris. Où sera mon prochain appartement ? Peut-être pas loin d'ici, dans le cimetière de la Forestière.

          Gobineau, vu avant-hier, m'a dit beaucoup de bien du Tonkin.

          Je lis Montaigne. Mais plus le goût à ouvrir mon Lejars.

          Reçu une note confidentielle pour les soins à donner au cas où les Boches nous enverraient du gaz cyanhydrique. C'est gai ! Oxygène (je n'en ai naturellement pas), respiration artificielle, cela se devine, injection d'eau oxygénée diluée à trois pour cent...

          Le 10 octobre - Pas grand chose ici. Boches assez tranquilles. Ont fait sauter hier deux mines sans résultat. Conversations absorbée par les histoires des Balkans, l'attaque boche contre les Serbes, notre débarquement à Salonique. Un nouveau front ! Que va-t-il se passer ? Ce soir cela tonne fort du côté de la Champagne. Est-ce que l'offensive reprend ? Il paraîtrait que lors de la grande offensive autour du 27 septembre nos batteries ne se seraient pas assez portées en avant. C'est le Commandant Garnier qui me l'écrit, de Vichy. Lortat-Jacob a déclaré que mon diagnostic était "lumineux". Mince alors ! Ici, rien. Je vois de temps en temps Cornille. Chardon, lamentable, me donne sur les nerfs. Il est vraiment trop exigeant, et est neurasthénique parce qu'on lui a refusé la croix de guerre. Et moi, alors ? La vie continue pareille. Aujourd'hui, belle journée d'automne. Pas de nouvelles du Commandant Échard. Peut-être est-il parti avec Sarrail. Ce ne serait pas de chance. Voici plus de quarante-cinq jours que je n'ai pas quitté les bois. Je m'adapte. En somme, très philosophe. Je n'ai pas été gâté à mon entrée dans la vie pratique. C'est peut-être pour cela... Reçu une lettre d'A., très gentille, comme toutes d'ailleurs, c'est curieux comme cette petite bonne femme est intelligent et a bon cœur. Mais quant à recoller, non !

          Le 11 octobre - Depuis hier soir 7 heures, canonnade presque ininterrompue en Champagne. Aujourd'hui on me dit que ce sont les Allemands qui auraient attaqué pour reprendre leurs positions de Tahure perdues ?

          Aujourd'hui, de 1 heure et demie à 5 heures, bombardement violent ici avec de gros obus. Il ne fait pas bon dans le ravin ou devant ma porte, car on est copieusement arrosé d'éclats de toutes grosseurs.

          Aussi, par ces moments-là, le ravin se vide tout d'un coup, et c'est un contraste avec le temps normal où il est toujours plein de corvées, hommes allant à la distribution, mulets chargés de rondins, hommes transportant matériel ou munitions. Je me demande si ce marmitage est le prélude d'une attaque pour demain ou si ce n'est qu'une démonstration.

          Un peu de lassitude passagère se fait sentir en ce moment, sans être inquiet sur l'issue de la guerre ; nous savons bien que nous finirons par être vainqueurs ; l'attitude des métèques de ces pays là, les effectifs que nous allons y envoyer. Notre offensive va-t-elle être gênée par l'alimentation de ce nouveau front ? On pense un peu à tout cela, et, sans être ébranlé dans sa foi, on se dit qu'évidemment il surgit là des difficultés.

          Cornille ce matin. Il s'occupe de se faire donner une citation, par l'intermédiaire du Capitaine Belin, de la Division.

          Le Colonel n'est tout de même guère chic et ne sait pas trop encourager son monde. Tout le monde ne peut pourtant pas être remarqué dans des moments difficiles ou être son secrétaire. Il la fait au type juste et impartial, mais il faudrait être bien naïf pour prendre cela complètement au sérieux. Mes subordonnés se rendent bien compte de tout cela, et de même, certainement (car je ne vais pas leur monter le coup) les autres hommes du régiment. Enfin, c'est encore une illusion qui part. Bien des petites choses finissent par vous dégoûter. C'est comme la bonne volonté et le dévouement de Chardon, qui tenaient évidemment uniquement à l'espoir d'une récompense.

          Tout ça n'est pas très joli, joli. Mais cela ne m'empêchera pas de faire consciencieusement mon devoir. Seulement, je ne ferai pas de zèle inutile, ah non ! Ce qui est de l'intérêt des blessés et des malades ; c'est tout. Je vois toujours le Colonel, me disant nettement qu'il ne veut pas récompenser par la seule récompense possible ici (et bien gâchée, cependant) les services rendus. Qu'est-ce qu'il veut ? Que nous chargions avec les Compagnies, qui ne chargent pas souvent, d'ailleurs.

          Encore rien d'E. Rien de la petite Y. Je serais curieux de voir comment sa lettre sera tournée. Salmon m'a encore offert un bibelot (porte-crayon en cartouches boches). Je ne puis lui refuser. Mais cela me gêne. C'est bien le type de Joyeux, bon garçon, mais ficelle et débrouillard, et pas encombré de scrupules. Enfin, tout le monde ne peut pas se payer le luxe d'un tas de scrupules souvent bien faux. Ainsi, en ce moment, on discutera des points d'honneur ou d'honnêteté délicate, et on extermine froidement son prochain. Les civilisés ont parfois d'étranges contradictions, et on pourrait fort bien se demander si les amoraux, les dégénérés, ne sont pas plus près que nous de la vérité naturelle.

          Au fond, voler, tuer, piller sont des choses normales, et plus on améliore moralement une société, plus il faut payer cher un jour cette amélioration par des milliers de victimes, de ruines et de pillages. La preuve : cette guerre.

          Allons, ces considérations morales sont plus haut placées que mes ressources intellectuelles du moment. En attendant que Clément revienne, et qu'il arrange ma lampe qui file et éclaire mal, je vais procéder à un brin de toilette et changer de linge. Cela passera bien un moment. Il est 21 heures. C'est le moment où on est tranquille : ni malade, ni visite de supérieur, ni papiers... Je jeûne de plus en plus, tout le temps. C'est la grande intoxication... Mais je ne suis pas fichu d'être malade.

          Le 14 octobre - Il y a un an, je me présentais au Colonel Defontaine, à la cabane des Six Chemins.

          Bilan de cette année : beaucoup d'heures d'ennui, quelques désillusions, des satisfactions très rares et très minimes, un certain nombre d'heures pénibles, l'oubli de bien des notions, un endolorissement cérébral marqué. Au fond, jamais le cafard sérieux, à part en rentrant de permission, et encore parce que j'avais eu l'imbécillité de prendre un léger béguin pour une petite grue.

          Militairement, nous avons reculé de un kilomètre à peu près.

          Le Colonel m'a fait appeler hier pour des affaires de service. Il m'a dit : j'ai vu M. Carlier... par deux fois. On aurait dit qu'il hésitait à me dire quelque chose de plus. Le Directeur lui aurait-il parlé de moi ? Cela m'étonnerait bigrement.

          Tout le monde a eu ce moment de la lassitude et de l'ennui un peu. Cela se conçoit. Il paraît que les affaires de Champagne nous ont coûté très cher. L'artillerie, surtout la lourde, n'a pas pu, ou n'a pas été portée assez vite en avant après l'avance.

          Ici la guerre de mines continue. Un jeune Capitaine, Blanc, au génie, organise cela très bien dans nos secteurs.

          On fait des puits de dix, douze mètres, puis on pousse à vingt mètres et plus. Hier nous en avons fait sauter une, et Cornille me le racontait ce matin. Nos mineurs ont entendu les mineurs boches travailler, rire, chanter. Ils ont attendu longtemps, puis, lorsque les Boches ont été jugés être un certain nombre dans leur trou, on a déclenché l'explosion. C'est horrible, si on y réfléchit un peu. Mais c'est la guerre. Il paraîtrait (?) que suivant les dires d'un déserteur, les Boches devaient nous attaquer ce matin. Au contraire, c'est tranquille.

          Delcassé a démissionné. Pourquoi ? C'est bizarre, en ce moment. Tout le monde voudrait être plus vieux de un mois pour savoir ce qui va se passer.

          Yvonne m'a répondu. Mais c'est moi qui ne répondrai pas ; il y a trop de fautes d'orthographe.

          Je m'ennuie énormément, aujourd'hui, n'ai plus de goût à rien.

          Le 24 octobre - Depuis avant-hier, canonnade formidable, qui équivaut à celle de Champagne lors des victoires d'il y a un mois. Cela a été d'abord en Champagne, puis s'est rapproché, au Four de Paris.

          Qu'est-ce qui se passe ? Tout le monde en est inquiet. Est-ce nous, ou les Boches, qui attaquent. La canonnade, au son, paraît venir des deux côtés. C'est maintenant un roulement précipité et ininterrompu, qui fait vibrer la terre ici même dans mon gourbi. Impossible de rien faire de suivi, car on est trop inquiet de ce qui se passe. Je pense que les Boches doivent contre-attaquer fortement, partout, en Champagne et sur les flancs.

          Un tuyau que Clément m'apporte, venant par Fity : les Boches auraient attaqué hier, pris une première ligne. Mais nous avons contre-attaqué, repris le terrain perdu et avancé. Ils auraient de nouveau attaqué ce matin.

          Un peu de malaise, tous ces jours-ci. Je ne perds pas du tout confiance, loin de là, parce qu'il ne faut pas perdre confiance. Mais toutes ces histoires de Grecs qui ne marchent pas, de Bulgares qui se mettent avec les Boches... et qui avancent, de Roumains, de ministres qui démissionnent, les pertes qui ont paraît-il été grandes en Champagne... bref, on n'a pas de tranquillité d'esprit, comme si l'on savait tout simplement qu'on va prendre ici ses quartiers d'hiver. Je ne m'affole quand même pas, et ne deviens pas pessimiste. Mais, tout de même, comme le pays sera appauvri en hommes lorsque tout sera fini.

          Appris il y a quelques jours, la mort de mon pauvre O. Eurile ; cela m'a fait réellement de la peine !

          Cela tonne de plus en plus. Et calme plat ici, aujourd'hui.

          Beaucoup de guerre de mines, ces jours-ci. Nous y avons l'avantage. On leur fait sauter des quinze cents et deux mille kilos de mélinite !

          Dans mon coin, petites distributions quotidiennes d'obus, shrapnells en général. Été faire un tour, il y a quelques jours dans les lignes et vu les ouvrages, terminés maintenant. C'est épatant comme défenses ; fils de fer, hérissons, blockhaus bétonnés, abris-cavernes, rien n'y manque.

          Je fais faire un dispositif pour porter les blessés dans les boyaux ; dans un but d'utilité et non de réclame.

          Le 28 octobre - Tristes évènements ces jours-ci, Merle et Chardon de rencontrant à quarante mètres de mon gourbi ; un obus tue Chardon net, et fracture le crane et un bras à Merle ! Merle décoré, Chardon cité : cela n'arrange rien, hélas ! Le 26, été à l'enterrement de ce pauvre Chardon aux Islettes. Beaucoup de médecins (c'est effrayant ce qu'il y en a à l'arrière). Petit discours du Général Arlabosse, bien. Directeur très terne, pas une parole de regret. M. Apard, au contraire, m'a dit quelques mots qu'on sent venir d'un brave homme. Bien triste journée !

          Écrit au père de Chardon, à son amie, petite femme charmante, paraît-il, à la disposition de qui je tiens quelques photos et souvenirs. Que c'est pénible à faire, ces lettres-là !

          Les Boches tirent maintenant quelques obus à l'importe quelle heure. Mon coin devient tout à fait peu sûr. On n'est jamais certain, même en sortant pour le plus naturel des besoins, de n'être pas tué ou blessé. Les 117 autrichiens, sont terribles pour cela. On n'entend pas venir le coup, la vitesse initiale doit être très grande. Dès qu'on entend le coup de départ, on a le projectile dans la figure.

          Je pense de plus en plus à mon départ en permission. Ai écrit à A. qui est maintenant à la tête d'une confiserie avec sa sœur, à Bordeaux. Très rigolo. La ferai venir à Rouen. Les Parents seront un peu offusqués, mais après tout je ne suis ni en bois, ni un petit garçon.

          Journées rasantes. Reçu du nouveau personnel. Le temps passe à ne rien faire ou pas grand chose. Je m'abrutis considérablement. Cela fait plus de deux mois ici sans repos. Quelle monotonie.

          On parle d'aller au repos, ou d'aller vers Vauquois. Tout cela, des "filons"...

Le 4 novembre

          Toujours au même endroit ; je caresse l'espoir à peu près certain, s'il ne m'arrive pas d'accident, de partir en permission le 13. Les Boches sont en train de shrapnelliser copieusement les alentours. Je fais de moins en moins des choses médicales. Par contre je m'occupe d'eau javellisée, de linge sale, de poux, etc... Je ne demanderais pas mieux que de faire dans ce sens des choses utiles, mais on se heurte à une inertie absolue de la part des Compagnies et à leur mauvais esprit. Loin de chercher à reconnaître qu'on fait ce qu'on peut alors que souvent on pourrait, aussi, rester inerte, les gens ne pensent qu'à se plaindre et à critiquer. Alors zut ! Puis comme malgré l'immuabilité de la solution tactique, les organisations changent tout le temps et sans qu'on sache pour quoi, on ne peut rien avoir de stable.

          Tant de choses pourraient être améliorés au point de vue hygiène, si on voulait s'en occuper avec un esprit précis et désireux d'être utile aux hommes ; mais quelqu'un qui s'y connaisse, et qui ait vu ce qui se passe réellement. Il est vrai que le souci d'une méthode mûrement réfléchie, puis appliquée de façon constante, n'est fichtre pas ce qui nous distingue, en rien !

          Reçu lettre navrante de l'amie du pauvre Chardon. Lettres toujours un peu exagérée de Mme Ramillon. Merle va mieux et va être évacué, après de sérieuses craintes.

          Tout ça finit par être bigrement long. Des bruits de paix courent les journaux... Je crois qu'ils n'ont rien de fondé. Je ne compte pas la paix avant le mois de mai. Il y a bien des moments où je me dis que je suis une fameuse poire de rester ici, lorsque tant d'autres se débrouillent. Et, dame, je me tâte un peu. Après quinze mois, personne ne peut me dire que j'ai tiré au flanc. Je vais voir, après ma permission.

          Le 10 novembre - Depuis hier, se succèdent les notes au sujet des gaz asphyxiants, dont les Boches généralisent de plus en plus l'usage : précautions avant, pendant, après l'attaque, organisation des abris, etc...

          Il semble bien qu'on escompte une attaque boche prochaine. Je ne pense pas qu'ici, avec les ravins successifs, les arbres, ils se servent beaucoup de nappes de gaz. Ce sera plutôt obus asphyxiants et marmites, panachés. Charmante perspective ! Depuis quelques jours, il y a de l'activité dans l'air. La nuit, qui est extrêmement noire, on tiraille plus. Le jour, bombardements répétés. Le coin devient assez mauvais. Quelle drôle d'existence. Avec cela, le froid a pris carrément, et rien n'est plus triste que ces nuits froides et noires, avec les rafales de vent dans les arbres dépouillés, la fusillade, de temps en temps des rafales d'artillerie. Tout cela devient fatigant à la longue. J'ai réellement besoin d'aller un peu en permission. C'est après-demain soir que je dois partir... s'il n'y a pas d'anicroche.

          La soirée est toujours le meilleur moment, où l'on voit clair, où l'on a chaud, et où l'on est tranquille. Avant-hier Fity nous a distrait avec son violon. Un violoniste de l'opéra-comique ici, ce n'est pas à dédaigner.

          Les journaux disent que les Boches ont ramené cinq corps d'armée de Russie sur notre front. Ils vont sans doute faire une offensive. Je pense qu'ils seront reçus. Les affaires de Champagne nous ont, dit-on, coûté assez cher. Ce n'est pas surprenant. Quand ces gens-là sont cramponnés quelque part, ce n'est pas facile de les expulser.

          Les journaux sont bien ternes, et toujours avec des articles idiots au sujet de la guerre, des poilus, etc... Vraiment, il ne faut avoir rien vu pour raconter de pareilles histoires.

          Monjot et Perrier (celui-ci, croix de guerre : une frousse intense, aucun cran) doivent être relevés. Je crois être un des cinq ou six, à peine, de l'active qui soient depuis le début dans l'infanterie, au C.A. et le seul qui n'ait aucune récompense, même minime. C'est encourageant ! J'ai bien perdu, à venir dans ce régiment. Si j'étais resté au 89, c'eût été bien plus avantageux qu'ici, où, en faisant bien ou mal son service, on a le même résultat pratique. D'autant que par comparaison aux autres, vis-à-vis de mes chefs techniques, cet état de chose sera constamment nuisible.

          Eu hier la visite, tout à fait inattendue, du frère de ce pauvre Chardon, très différent de lui. Son amie paraît être une femme très bien à tous points de vue. Quelle triste histoire !

          Le 25 novembre - Été en permission du 13 au 23 au matin, ou j'a retrouvé mon gourbi sans aucun cafard. C'est comme si ma vie normale était devenue celle-là. C'est drôle comme on s'adapte.

          Pendant ma permission, trouvé Paris et Rouen très animés, regorgeant de monde partout. Retrouvé ma fille grandie, très gentille, très raisonnable, et en très belle apparence physique. Elle m'a très bien reconnu et est très gentille et affectueuse avec moi ; j'en suis bien heureux.

          Quelques évènements féminins à noter.

          D'abord, rompu toute espèce de relations avec A., dont j'avais par-dessus les oreilles. Fait la connaissance de Marguerite Kuhn, petite camarade de Clément très gentille ; une petite chatte ; un peu rosse et cherchant à faire marcher les gens. J'ai d'ailleurs marché un petit peu, mais parce que cela m'amusait, et bien moins qu'elle ne l'a cru.

          Fait connaissance de ma marraine qui m'avait écrit pour me demander de passer la voir à Paris et qui est vraiment bien : jolie, assez élégante, quoique simple, intelligente, gaie. Il est entendu que nous devons correspondre. Elle m'a dit qu'elle n'avait pas d'amie femme, que les hommes désintéressés étaient rares, et qu'elle serait heureuse de m'avoir pour camarade. Cette solution me plait beaucoup. Je ne pense d'ailleurs pas à autre chose, pour plusieurs raisons : parce que je n'éprouve aucune autre chose qu'une amicale sympathie ; enfin, ce serait une chose assez sérieuse, et, dame, je n'ai pas le désir de m'embarquer dans une chose sérieuse.

          A part cela, j'ai retrouvé la vie toujours la même, marmitages quotidiens et irréguliers, occupation avec un tas de trucs pour les gaz asphyxiants. Le froid a bien pris, ce n'est pas très agréable d'avoir toujours les mains gelées.

          Vu pendant ma permission Mme Mélot. Son mari, bien casé dans une ambulance, va être cité, paraît-il, au C.A. C'est épatant ! Enfin j'en suis heureux pour lui, car j'ai beaucoup d'amitié pour lui.

          Il paraît que Mme Cellier pense toujours à moi. Alors, tant mieux !

          C'est tout de même bien gentil et bien bon, les femmes, même quand - ce qui est la règle - elles ne sont pas telles que nous les souhaiterions. Dans quatre ou cinq mois, on pourra y goûter de nouveau.

          Le 25 novembre - Ça devient moche dans ce coin. Il y a quelques jours un obus se logeait sans éclater dans le mur de mon poste de secours. Cet après-midi, les Boches ont encore envoyé quelques salves, et un obus a démoli un coin de mon gourbi. Heureusement qu'il y avait pas mal de pierres, sans quoi il rentrait dans le gourbi. Par la même occasion, deux hommes tués et trois blessés très grièvement, du 313. Je commence à envisager l'hypothèse d'être zigouillé ou accroché sérieusement. Ce serait bien ennuyeux, après plus de quinze mois et tant d'occasions auxquelles j'ai échappé, de finir si bêtement. Il est vrai que c'est toujours bêtement que l'on finit.

          Déjeuné avec le Colonel.

          Vu Gobineau, qui passe adjoint au Directeur. Le Boigey... est relevé, sans doute. Il passe à quatre galons et à une ambulance, à Froidos. C'est tout simplement écœurant. Heureusement que je ne suis pas ambitieux et que je ne compte pas sur le stupide métier de médecin militaire pour me donner des satisfactions. C'est seulement un métier qui vous permet de gagner sa vie et que je fais de mon mieux parce que j'ai de l'honnêteté, voilà tout.

          L'activité est assez grande autour de nous tout ces temps-ci, artillerie, minnen, et mines. On se préoccupe toujours beaucoup des gaz asphyxiants.

          Cela a l'air de s'arranger pour nous aux Balkans, mais je ne vois pas la fin de tout cela avant longtemps.

          Le 30 novembre - On s'attend à recevoir des gaz. Ils en ont envoyé du côté de Forges. Ce devient vraiment dégoûtant : ce ne sont plus les gaz du 13 juillet, m'a dit le Colonel ; on n'a ni picotement, ni larmoiement, mais on ne sent rien, puis, tout d'un coup, on tombe, et... on a de grandes chances d'en claquer. Cette perspective est tout à fait pleine de charmes.

          Dire que d'un moment à l'autre ça peut m'arriver. Ah quelle belle vie ! Comme on chante dans Louise.

          Content ce matin, parce que je me retrouve seul et libre, M. Chocquet, un homme charmant d'ailleurs, venu ici pour expérimenter un appareil pour fracture de cuisse, et qu'il n'a pu utiliser faute de fracturé, étant reparti. Je suis devenu ours, sauvage ; je trouve le temps infiniment moins long à rêvasser qu'à causer, surtout de sujets qui m'intéressent plus ou moins. J'ai d'ailleurs quelques sujets de rêverie, S., sérieusement, M., pas sérieusement du tout par exemple.

          La médecine, et particulièrement la militaire, m'inspirent de moins en moins de goût. Après la guerre ? Mais il faut d'abord en revenir et ne pas se faire asphyxier.

Le 9 décembre

          Été hier à Vraincourt. Vu Favre, une minute le Général, puis Lux, quelques officiers du 89.

          En arrivant à Lenhardt, reçu un message téléphonique : ordre de venir de suite au P.C.

          C'était parce qu'on craint, on est sûr même d'une attaque allemande, grosse affaire, contre notre région. Pris dispositions nécessaires. Ce matin, rien. Ce sera peut-être pour demain ou après-demain. Temps de chien, pluie et vent, qui doit les embêter pour leurs gaz.

          Une belle saleté ! Il y a eu des morts à la 10ème Division. Ça m'ennuie, cette perspective de crever comme un animal d'expérience. Enfin ! quand je pense que Ferry est à Bar-le-duc depuis des mois. Il faut n'avoir pas de pudeur.

          Autre chose. correspondance soutenue avec S. Très sincère de sa part et de la mienne. J'ai quand j'y pense, quelques inquiétudes. Mais zut, après tout, rien ne sert de calculer. Et si c'est quelque chose de vrai, eh bien pourquoi pas ?

          Le 11 décembre - Les Boches n'ont pas encore attaqué. Il est vrai qu'il fait un temps de chien. Cafard un peu. Reçu une lettre de Mme Cellier, qui avait commencé par prendre un pseudonyme et de faire écrire poste restante se donnant comme marraine envoyée par Fantasio. Elle se souvient encore de moi. Allons, c'est gentil. S. m'a envoyé une longue lettre où elle me conseille le mariage. Brr... j'en frémis. Très gentil de sa part, tous ces conseils amicaux. Mais aucune envie de les suivre. Envoyé hier à M. K un poulet bien senti pour lui expliquer que je n'aimais pas qu'on s'offre ma physionomie ; donc affaire réglée. Il y a des femmes qui sont de vrais petits chameaux et il y a lieu de montrer qu'on n'est pas trop naïf.

          Déjeuné et dîné avec ce bon Commandant Delbrel. L'artillerie a fait des tirs de concentrations dans le but de détruire les gazogènes boches.

          Le 12 décembre - Été à Clermont, convoqué p% (?) du Directeur pour "recevoir des instructions concernant la vaccination antityphoïdique". Ah mince d'instructions ! Le Directeur est venu, nous a fait un laïus idiot, après nous avoir préalablement fait "ranger" comme des troupiers et avoir dit à un aide-major qui était un peu penché de "prendre une attitude plus militaire"(!!). Puis ce bon M. Apard qui s'en va, a tâché d'expliquer la question au médecin divisionnaire qui le remplace, un cinq galons qui arrive de l'intérieur, et qui n'a rien compris, bref une scène burlesque et qui serait risible si elle n'était pas abominablement triste ! tous ces gens-là ont comme caractéristiques : le désir de ne pas endosser de responsabilités, l'ignorance absolue et crasse des difficultés dans lesquelles se débat chaque jour le malheureux troupier, et aussi le médecin d'infanterie, et une inaptitude absolue à organiser rapidement quelque chose de précis et de convenable. Il ne serait pas intéressant de détailler. Cependant, ce trait : comme je signalais au nouveau divisionnaire que nous manquons absolument de stock de rechange comme tampons, lunettes contre les gaz et que par conséquent les vérifications ne riment à rien du tout, il me répond : mais, c'est une affaire de demandes, si vos demandes sont faites et que vous ne receviez rien, votre responsabilité est dégagée ! Mais je m'en fous de ma responsabilité, sinistre crétin ! Ce que je veux ce n'est pas esquiver une engueulade ou onze jours d'arrêt, ça m'est bien égal. Ce que je ne veux pas, c'est que les troupiers avec qui je vis depuis seize mois, que je vois souffrir et se faire casser la gueule pendant que les bureaucrates somnolent sur leur rond de cuir, ne crèvent pas asphyxiés par les gaz, faute de moyens de protection. Ah, non, j'ai beau être discipliné et militaire d'esprit, je le crois, il y a des moments où le dégoût et le mépris de mes chefs médico-militaires sont vraiment considérables !

          Et je me demande avec une anxiété réelle : est-ce que, dans notre métier, dès la quarantaine, on est obligé de tourner à la brute, au paperassier étroit, et au crétin peureux ? Cela me paraît probable, car la proportion de chefs bien est infime. Depuis la campagne, qui ai-je connu das ce cas : Baratte, et c'est à peu près tout. Peut-être M. Wissenmans, mais je ne l'ai vu que cinq minutes en dix mois...

          Vrai, si à la fin de la guerre je pouvais trouver une situation agréable, je crois que je la prendrais avec enthousiasme ; mais ce métier me dégoûte ! Il est vrai qu'il y a la question pratique, la galette...

          Déjeuné avec Collineau. Vu Larget, Chevassu. Ils mènent la bonne petite vie. Oh, tant mieux pour eux. Je les vois sans amertume. Mais Ferry, par exemple, à Bar depuis de longs mois, je la trouve plutôt saumâtre.

          Le 18 décembre - Cet après-midi, deux 117 sur mon gourbi. Un en plein sur le toit, un à l'entrée. Cela a bousculé les pierres du mur d'entrée qui a éboulé, et esquinté la moitié des tôles ondulées. Pas de blessés. Tout de même, ce coin devient bien désagréable à habiter. Nous sommes juste dans l'axe de tir d'une batterie qui doit être à Bolante.

          Couturier va partir au repos quelques jours. Il n'y a qu'un citoyen du régiment qui ne parte jamais au repos, c'est moi. Si je voulais j'irais habiter Lenhardt. Mais c'est drôle que le Colonel ne pense aucunement à moi. Drôle, si on veut ; cela, au fond, ne m'étonne guère. D'ailleurs je vais peut-être m'occuper de modifier cette situation, si les Boches ne la modifient eux-mêmes en me faisant capout !

          Le 25 décembre - Noël ! Le deuxième passé en Argonne, et, qui sait... peut-être pas le dernier.

          Réveillonné hier, ou plutôt dîner tardif et reveillonnatoire avec mon personnel, les quelques hommes (six) qui vivent ici avec moi et qui m'ont demandé de partager leur petite fête. Plats et bouteilles en nombre notable ; airs de violon raclés par Clément et Flécher, airs de beuglant, airs d'opéra, le tout mélangé avec grâce. Bref couché à 3 heures du matin et, au réveil, bouche un peu liqueuse. Vers 2 heures un poilu de la mitraille, notre voisin, qui venait de fêter joyeusement Noël et était gai, a été absolument épaté de me trouver là, en chandail et buvant avec tout le monde.

          Aujourd'hui, cafard et noir. Pas gai, ici, en pensant à tous les gens en fête, à l'intérieur, aux embusqués, aux vieux, aux classes 17, à tous ceux qui en ce moment profitent de la vie, jouissent de leur famille ou s'amusent.

          Correspondance fréquente de S. ; lettres longues, écrites avec rapidité (ça se voit !) mais gentilles. Je crois que c'est une petite femme honnête, pas bête, très gentille, mais qui pense à son avenir avec un sens pratique de la vie assez développé. A part cela, une charmante camarade. Lettres moins fréquentes (la fréquence ira peut-être en augmentant) de cette aimable Mme C. avec qui je veux d'abord me rendre compte s'il y a des possibilités extra-régulières, ce qui ne ferait de mal ni à elle, ni à moi. Elle m'écrit très gentiment, me parle de la pierre blanche qui marque le jour de notre première rencontre, etc... Ma chère ! La jeune guite n'a plus pipé. Non, mais de fois ; me croyait-elle donc encore plus naïf que je ne suis !

          La guerre ? Ca continue. Peu de pertes, un ou deux blessés par jour, un tué à peine. Seulement les malheureux bougres sont dans l'eau, dans la boue, c'est effrayant. Les sapes sont pleines d'eau. Et quand il vont au repos... on les vaccine !! Le vaccin antityphique, ne suffit pas, il faut l'antityphoïdique, le AB, le T.A.B ! Et allez-y, les laboratoires, les circulaires où tout est prévu, de façon que tout le monde y passe, à la vaccination, et l'homme vacciné mis au repos, et privé d'alcool, et les états pour les deux mille sept cents poilus du 4ème, à envoyer en double au Directeur, pour fourrer dans l'armoire aux papiers, etc... Quelles conneries. Non, ce que j'en aurai vu, du gaspillage de temps. Ils prévoient tout, à l'arrière, sauf qu'à la cote 285 ou même aux baraquements, la vie n'et pas tout à fait la même qu'à Bar-le-Duc. Et puis, du reste, ils s'en foutent pas mal. Pourvu que leurs circulaires partent, qu'ils reçoivent des rapports, ils sont heureux.

          Et avec les gaz, ça change tout le temps. Je veux, par curiosité, dresser la liste des rapports que j'ai à fournir de façon régulière. Ce n'est pas que je me plaigne du travail ; oh, on peut y arriver aisément ; seulement c'est de voir comme c'est peu intéressant, et peu utile, qui vous dégoûte. Pour la vaccination : en un mois et demi, temps nécessaire pour les quatre injections (tous les douez jours sur les bataillons au repos) il y aura près de huit cents hommes partis ou revenus, sans compter les corvées, les piquets, les malades, les permissionnaires, etc... qui font que cette vaccination est impossible à réaliser régulièrement. Et puis les poilus sont dégoûtés, et protestent. Je les comprends. ce que je suis heureux, de ne pas avoir à les piquer moi-même, les malheureux. Pendant un mois et demi leurs maigres repos vont être empoisonnés avec cela.

          Et cela influe-t-il vraiment sur la morbidité antityphoïdique. Je commence à me le demander. Quand je pense avec quelle facilité ont doit parfois truquer les statistiques pour se faire bien voir, ou pour ne pas être embêté. Il y a si peu de types honnêtes.

          Violentes canonnades ces jours-ci, à gauche, cette nuit de Noël même. L'autre jour, un homme du régiment a passé à l'ennemi, un nommé Eude. Deux de ses camarades, pour n'avoir pas tiré dessus, ont eu soixante jours de prison dont quinze de cellule.

          Au fond, tout le monde est las. Les gens feront leur devoir, j'en suis convaincu, mais ils seront bigrement heureux quand on leur dira : on n'entendra plus le canon ! Et moi aussi. dix-sept mois dans quelques jours de gourbi et plein air, c'est déjà gentil.

          Ah, j'allais oublier. J'ai été cité à l'ordre de la 10ème Division pour, comme motif principal, le jour de Villers- aux-Vents. Je suis convaincu que des gens diront que j'ai du me faire pistonner salement !

          Au fond, j'en suis content parce que, surtout, tous les médecins et officiers ayant mon temps de régiment sont cités et que les rares exceptions sont en butte à des suspicions. Puis le motif m'est un brevet de non-embuscade. A part ça, je n'en tire pas une gloire exagérée.

Le 1er janvier 1916

          Et voilà. Encore une nouvelle année de guerre, et, qui sait, peut-être pas la dernière. Le Général Joffre, dans son ordre du jour, en nous envoyant ses vœux, dit qu'elle sera glorieuse pour l'armée française, mais c'est tout. 1915, ici, a expiré dans le vacarme des canons français et boches. De 11 heures du soir à 1 heure du matin c'est effrayant ce qu'on a tiré, et des gros.

          Boue, pluie. Vie toujours la même. Occupations aussi attrayantes toujours. Au fond, on a beau être gai, et avoir du ressort ; cela devient franchement rasoir. Ce n'est pas d'ailleurs l'impression d'un isolé, mais de la masse. Beaucoup de correspondance tous ces jours-ci. Madame Madou me devient sympathique. Ma sœur m'écrit plus souvent. j'ai beau tâcher de lire un peu. Je m'abrutis progressivement et considérablement. Oublis, fautes grossières d'orthographe, plus d'imagination. Pâtés en masse.

          Le 11 janvier - Convoqué aujourd'hui par le médecin divisionnaire avec tous les médecins chefs de corps de troupe de la Division pour affaires de service. Je me doutais bien de ce que se serait. Vingt-huit kilomètres aller et retour dans la boue, la pluie, sur la route où l'on peut facilement récolter une marmite (encore il y a quelques jours deux chasseurs tués près de la Forestière) pour entendre des fadaises...

          Recommandations sempiternelles sur les trois sujets d'actualité : gaz - vaccination - cantonnements.

          Une histoire bien typique :

          Une commission, composée de Laverau, Vaillard et Robin, est venue pour visiter les cantonnements. Si elle voulait voir quelque chose, il fallait au moins venir à Monhoven, Lenhardt, Bourdelois, sinon en deuxième ligne. Or ils ont vu... la ferme de la Thibaudette !!! Et le plus drôle, c'est ceci. Il paraît que nous sommes une des armées où il y a le plus de fièvres typhoïdes. Quelle en est la cause ? Il est bien évident pour tout homme de bon sens et qui a vécu avec la troupe, que c'est : la fatigue. A y ajouter le manque d'hygiène qui est forcé sur le front (le vrai front).

          Ces messieurs ont envisagé comme causes :

          -l'eau, on leur a dit qu'on la javellisait ; naturellement cela leur a suffi.

          -La souillure du sol. Elle est inévitable, on ne peut pas la restreindre plus qu'on de l'a fait.

          -Enfin ! La propreté des mains ! L'histoire des porteurs de germes !! En campagne !

          Alors on nous a gravement recommandé de veiller à ce que les hommes se lavent les mains avant chaque repas... Ces théoriciens et ces bonhommes de laboratoire sont à crever de rire.

          Vu Lenhardt en passant. L'infirmerie est bien, il y a l'électricité maintenant. Les hommes mangent dans un réfectoire, et convenablement. On a vacciné des Compagnies du 2ème Bataillon. Ils ont protesté. Le Commandant Delbrel a du venir revolver ai poing et une trique à la main. Après tout, les pauvres diables, je les comprends. quel poison pour eux ! Cela leur enlève tout le bénéfice du repos pendant quatre périodes de dix-huit jours. et puis ils s'en moquent pas mal d'être vaccinés, de risquer ou non une typhoïde. Ils s'en moquent, et au contraire désirent attraper quelque chose, pour être évacués. Je serai comme eux.

          Le 12 janvier - Ce matin, réveillé par une secousse formidable du gourbi. Puis grosses marmites sur les premières lignes. Commencement de tir de barrage sur la route. Je me lève, 6 heures et demie, croyant à une attaque.

          En réalité, ce sont les Boches qui ont fait sauter une grosse mine : entonnoir de soixante mètres de diamètre. Ils ont essayé de l'occuper, n'ont pas pu, ont bouleversé leur tranchée et la nôtre. Une quinzaine de blessés assez peu graves, deux tués et une douzaine qui ce soir sont encore ensevelis. Les pionniers dégagent le terrain ce soir, mais doivent étayer au fur et à mesure. Les pauvres bougres sont sûrement tous morts.

          Les Boches ont-ils voulu attaquer ? Il semble que cette mine n'était pas pour rien, et s'ils voulaient attaquer, ils en auraient profité dès ce matin. On ne sait pas trop exactement.

          Tous ces jours-ci, vie monotone et identique chaque jour. Marmitages sérieux sur les premières lignes, Garnier. Très peu de pertes. Réponses de notre artillerie, avec vraisemblablement aussi peu de pertes boches. distributions plusieurs fois par jour au-dessus de nous, fusants à fumée blanche très haut : repères, ou obus mal débouchés ?

          Correspondance très nourrie avec S. qui vraiment est une gentille amie et que j'aime bien. Madou m'écrit de plus en plus tendrement. M'a envoyé une photo, qui d'ailleurs a l'air très mal faite, photo d'amateur, où elle n'est pas avantagée. A moins que je me sois illusionné. Il me semble pourtant bien qu'avant la guerre elle était, non une beauté, mais agréable. Nous verrons en permission... Quand ? Peut-être début de mars, m'a dit Couturier. Mais il ne faut pas trop le prendre au sérieux.

          Il fait de nouveau froid. Beau petit temps pour les gaz.

          Le 28 janvier - Il y a une douzaine de jours, les Boches ont fait sauter une mine énorme, on estime vingt mille kilos d'explosif, puits à vingt mètres. Depuis plusieurs jours les hommes disaient qu'on travaillait sous eux, qu'on allait les faire sauter. Mais le génie avait affirmé que "c'était impossible" et que les bruits entendus venaient de la transmission de produits par la confection d'abris-cavernes, au pétard, dans les lignes boches.

          Il y a eu une vingtaine de tués. Les Boches n'ont pas attaqué. Des hommes de chez nous sont sortis de suite et ont été tirer sur quelques Boches qui sortaient. Il est probable que les Allemands ont voulu effondrer la crête de 285 pour avoir des vues chez nous. Ils y ont mal réussi. Car la lèvre de notre côté est plus haute que la leur. L'entonnoir a soixante dix mètres au moins de diamètre. Ici, cela m'a réveillé (c'était vers 6 heures et demie). On aurait dit un tremblement de terre.

          L'artillerie est extrêmement active depuis quelque temps. Le carrefour des 7F. le poste du Colonel et notre coin, ainsi que la route, sont constamment marmités. Il devient dangereux de sortir. Couturier ni Cornille ne mettent plus jamais les pieds chez moi. le Colonel voulait faire aller ailleurs sa liaison, Couturier aurait dit que ce n'était pas la peine. En tous cas, ce qui est certain, c'est que le Colonel s'est bien gardé de penser à nous !

          Il y a deux jours, nous avons eu en arrière et en avant de nos gourbis, des 150, surtout en avant, sur 43. Il a fallu descendre dans la sape, qui se poursuit petit à petit.

          Drôle d'existence. Cinq mois que je suis là. Eh bien, malgré tout, je suis assez bien adapté. Ici, personne ne vient m'embêter. Le service marche maintenant comme il est monté. Je m'embête et je m'abrutis, c'est indubitable. Mais je n'ai pas trop le gros cafard. Je suis certainement le seul officier de la Division et du C.A. qui n'aille jamais au repos ; mais au fond, cela m'embête de bouger.

          Il paraît que je suis proposé pour une ambulance (car la relève automatique ne concerne que les officiers de complément du Service de Santé, c'est officiel).

          Certes, cela m'ennuiera au point de vue amour-propre, de partir. Je quitterai mon personnel et l'avant avec un certain regret.

          Seulement, c'est, ou plutôt ce serait (car je doute fort qu'à Bar on s'inquiète à moi !) du repos, l'à peu près certitude de revenir, peut-être un peu de médecine en perspective ; et puis à quoi bon exagérer. Comme médecin, je serai toujours considéré comme une espèce d'embusqué, quoique je fasse. Alors, inutile de faire un zèle qui serait complètement déplacé ! Encore si au régiment où je suis depuis quinze mois, on avait fait quelque petite chose pour moi. mais rien, absolument rien. Donc point de scrupules, qui seraient uniquement ceux d'une poire.

          Mad me devient de plus en plus sympathique. C'est extraordinaire ce que des lettres peuvent vous donner de réconfort moral et être un remède au cafard. Si je n'avais pas ma correspondance, assez chargée d'ailleurs, je m'ennuierais à mourir.

Le 4 février

          Déjeuné avec le brave Commandant Delbrel, Cornille, deux officiers qui font un stage d'état-major. Delbrel et Cornille, et Martin, venu ensuite, tous las, autant que moi, sinon plus.

          Lassitude générale. Et cela s'explique, non seulement par la durée, mais par ce fait que notre corps d'armée, et spécialement le 4ème qui a toujours eu la guigne à ce point de vue, n'a jamais eu de vrai repos.

          Un homme est blessé à la main (la main perdue), il y a quelques jours, près de Moissonnier. Il était enchanté, parce que la guerre était finie pour lui. Il faisait la part du feu. Et un homme courageux. C'est effrayant quand on y réfléchit.

          Réflexion d'un homme, il y a un ou deux mois, passant près de mon abri pendant un bombardement : un autre conseillait des mesures de précaution ; il répond : bah, il faut toujours être tué, d'une manière ou d'une autre. Alors, être zigouillé ici ou ailleurs...!

          Hier les Boches ont essayé de prendre un petit poste que nous avons établi sur la lèvre Nord du grand entonnoir. On a contre-attaqué à la grenade, ils ont été repoussés avec de grandes pertes (6ème chasseur silésien).

          Marmitage pluri-quotidien ici. Ma sape est finie. On en fait une au Colonel.

          Ma chatte a eu la patte cassée par un chien. Ou une balle ? Je n'ai gardé qu'un petit, qui crie tout le temps et que je fais boire !!

          Le dix-neuvième mois est commencé depuis deux jours. Le Colonel ne s'inquiète toujours pas de ce que nous devenons, et notre tour ne vient pas d'aller un peu au repos, c'est fantastique ! Pas une marque palpable de bienveillance, à part qu'il me fiche la paix, depuis quinze mois. Je ne suis pas d'Auxerre.

          On m'a dit que j'étais proposé pour une ambulance par le C.A. Mais avec la cuisine de Bar et leurs pistons, qu'est-ce que cela deviendra.

          On fait une relève automatique pour les médecins de complément. Mais, avec un système de points épatant, on arrive à compter les mois de front à Bar-le-Duc, exactement comme ceux d'infanterie. C'est d'un grotesque achevé. Quelle boutique.

          Le 10 février - Hier soir, un grand évènement. On apprend que le C.A. va être relevé dans quelques jours, pour aller tout à fait à l'arrière, au repos, et sans doute faire des manœuvres, marches, etc... Les hommes et tout le monde sont heureux. Échapper à la boue, aux marmites et au reste pour peut-être un mois ! Pour moi, cela me fera presque six mois de séjour continu ici, à hauteur des ouvrages de deuxième ligne, sans repos. je serai très content aussi. dire que le Colonel ne s'est pas une seule fois inquiété de savoir ce que je devenais pendant ce temps-là. J'en ai soupé du 4ème.

          On demande des médecins pour l'Armée d'Orient (base de Corfou). Cela me ferait envie, rien que pour changer. Mais c'est la base de Corfou. Donc l'Albanie... sale pays. Et puis le typhus, perspective peu gaie ; à Corfou sont les serbes rescapés. Et puis, je ne suis pas tout seul sur terre, sans quoi je demanderais, rien que pour voir. Quant à ma proposition pour une ambulance, elle n'a jamais existé.

          Neige ces deux jours. Paysage délicieux. Peu de marmites.

          J'ai dû faire tuer la pauvre petite chatte ! Elle était trop blessée pour pouvoir vivre facilement. Le petit gosse dort devant le feu. Il est gentil, gros comme à peine la moitié de mon poing. On s'attache à ces bêtes, même à des chats.

          Le 19 février - Toujours la même vie monotone, déprimante, et insipide. Aucune satisfaction de métier. Les paperasses du temps de paix, plus abondantes, sans la consolation de la vie normale une fois la livrée militaire déposée.

          A l'arrière de l'arrière, des grands chefs, Directeurs de l'armée ou du C.A. qui ignorent le personnel des régiments, n'ont avec lui de rapports que par le papier, pour lui demander des compte-rendus d'une nécessité illusoire, ou lui faire des reproches immérités. Ces gens-là se moquent de nous, et n'ont vraisemblablement pour nous que du mépris. Ils n'ont aucune idée de ce qui se passe ici parce qu'ils ont peur pour leur peau et n'y viennent jamais.

          C'est avec cela que de sinistres fumistes vous décrivent le microbe du pied de tranchées, comme prophylaxie vous parlent de désinfecter la boue !

          Un peu moins à l'arrière : médecin divisionnaire. Même mentalité, en mieux. Se rend un peu mieux compte des difficultés, aussi paperassier que les autres. On le voit quelquefois, presque jamais au poste de secours. De temps en temps à l'infirmerie, où il me convoque pour me donner quelques vagues instructions, fort peu utiles. Pour les recevoir, je fais des kilomètres sur une route régulièrement arrosée de shrapnells et où il y a souvent des tués et des blessés !

          Le Commandement, a fait quelques progrès à notre égard. Mais toujours méfiant, un peu jaloux et méprisant pour les "non combattants". Comme médecin de l'active, n'appartenant pas à la chapelle du Val, ni aux gendres, ni aux gros pistonnés, aucune relève. Nous ne sommes pas électeurs. Pour les gendarmes, les officiers d'état-major, un tas d'officiers de l'active détachés à l'arrière il y a un repos. Pour nous, je veux dire pour ceux qui honnêtement et modestement sont à leur poste de combat depuis de longs mois sans intriguer, rien.

          Le résultat, pour moi et tous ceux qui sont dans mon cas, et avec qui j'ai causé est le suivant : lassitude d'un métier qui ne vous apporte pour les dangers courus, aucune satisfaction d'aucune sorte, ni comme intérêt médical, ni dans la considération, ni comme avantages matériels (que gagnent "les combattants' presque toujours).

          Dégoût profond pour une carrière où l'on eut été tout disposé à payer le plus possible de sa personne.

          Absence totale d'estime et de dévouement pour les grands chefs techniques qui, on le sent, nous verraient crever d'un œil parfaitement indifférent.

          Abrutissement, amertume, et aigrissement, et fatalement, diminution du dévouement et de la facilité à risquer sa vie.

          Ce tableau, sommairement dressé, est strictement exact. Et j'ai l'esprit très militaire et très discipliné, dans le bon sens de ces mots. Seulement, tout a des limites !

          Il y a trois jours, le 16, le Colonel m'a fait venir dans son gourbi, et m'a remis la croix de guerre que j'ai la conscience d'avoir mieux gagnée que beaucoup d'autres parmi les médecins. J'ai été enchanté d'échapper à une cérémonie devant les troupes ; c'était un peu forcé, du reste, puisque jamais je ne vais au repos. le père Défontaine m'a embrassé. Mais enfin, cela n'empêche pas qu'il eut pu être plus chic pour moi, m'octroyant lui-même une récompense qu'il a accordé à d'autres qui n'en avaient pas fait plus que moi. mais ceci est secondaire. Il est tout de même honteux de penser que cette décoration qui devrait rester le prix du sang, c'est à dire du risque de sa vie, est octroyée à des riz-pain-sel, et à un tas de gens qui ont fait la guerre en pantoufles. Mais à l'intérieur on ne se rend pas compte de cela. Le front a une largeur extrêmement élastique, et plus on est à l'arrière, plus on ébouriffe les gens par le récit de qu'on a vu (?).

          Quelqu'un qui, à l'intérieur, lirait ces lignes serait sans doute indigné. Quel égoïste, dirait-il ! Penser à d'aussi mesquins intérêts quand la Patrie est en danger. Mais ma mentalité est celle de tout le monde, soldats et officiers. Et encore j'en connais pas mal, de mentalités qui sont beaucoup plus laides.

          Heureusement j'ai les lettres pour me changer un peu. Mad est charmante, me gâte à chaque instant, m'envoie des livres. Elle fait du chemin dans mes sentiments...

          Nous attendons une grosse attaque sur Verdun, avec gaz et toute la figuration habituelle. Il pleut. Peut-être cela retardera-t-il la chose. on parle de bombardement prolongé, de trente-six, de quatre-vingt dix heures...? Si c'est vrai, ici, à neuf cents mètres des Boches, en plein barrage et juste à côté des ouvrages de défense, il y a bien des chances d'y rester. Douce perspective que d'avoir souffert ces dix-neuf mois consécutifs pour claquer maintenant. Enfin, cela n'empêchera pas de faire le service comme il le voudra.

          Le 22 février - Reçu avant-hier l'avis de ma mutation. Je vais à l'ambulance 5/5, du côté de Revigny. J'attends mon successeur, viendra-t-il ?

          Ici on prend ses précautions pour un très long bombardement : mois (?) de réserve pour deux jours et plus dans les ouvrages, deux tampons taulbuté (?), etc... Secteur très calme, étonnamment, hier et aujourd'hui. Les chasseurs devant nous ont été remplacés par des bandeaux rouges.

          Tout le monde est sur le pont.

          Avions nombreux, boches et français ces deux jours. les Boches ont bombardé des points de voie ferrée (vers Revigny), Aubréville est très bombardé. On a descendu un zeppelin près de Brabant, et cinq avions. Un de nos avions a été descendu, l'aviateur blessé, mortellement, près de Lenhardt.

          Il y a eu à Clermont beaucoup de blessés venant de Malancourt. Les Boches vont évidemment jouer un gros coup sur Verdun.

          On amène à Clermont de la grosse artillerie (270).

          Le 23 février - 9 heures, matin. A la porte de mon gourbi. Dans mon dos, le feu ronfle et chauffe. Devant moi, le ravin tout couvert de neige et le bon air froid et vif qui me fait les doigts gourds et me dilate la poitrine, avec une sensation de plaisir à chaque large bouffée qu'on aspire.

          Dernières impressions d'une existence qui va se transformer, si M. Haslé arrive bientôt, comme c'est probable ; et je regretterai peut-être quelquefois cette vie pastorale, quoique d'une façon générale j'aie plaisir à la quitter.

          Mais cette vie m'a appris à aimer la nature, la forêt, le silence, l'air vif et sain.

          Le tableau que j'ai devant moi n'est pas bien grandiose, ni bien pittoresque ; il a cependant son charme. Tout le ravin est blanc de la neige que deux jours de gelée claire ont durcie. Le fond du paysage, tout en arbres dépouillés, est noir, ou plutôt grisâtre, avec des touches blanches, là où la neige est restée sur un nœud, sur une branche.

          Dans le fond du ravin, où les gourbis et les écuries sont bien rangés et étagés, la vie s'accomplit, calme comme en une rue de village. Devant moi, sur le versant qui me fait face, des mulets mangent tranquillement leur avoine, et on les pourrait croire appartenant à quelque scène biblique, sans le bât qu'ils portent et qui est leur uniforme de mitrailleurs.

          Les oiseaux chantent et piaillent en masse, et font penser que c'est bientôt le printemps. A droite cependant, vers Vauquois, ou Montfaucon, une canonnade s'entend, violente et sourde ; à gauche quelques rafales de temps en temps. Ici, rien. Un calme effrayant. Un silence de cimetière, à se demander si Allemands et Français ne sont pas ensevelis sous la neige. Le calme, si rare doit présager quelque chose de sérieux.

          Et dire qu'à neuf cents mètres d'ici, des lignes boches, peut partir tout d'un coup une rafale de mort, qui peut supprimer en un éclair ma pensée et ma sensibilité. Étrange chose. Étrange aussi cette vie qu'on sait pouvoir cesser à chaque minute.

          La neige tourbillonne. Mes doigts ne trouvent plus ma plume ; et voilà des hommes du génie, des habitants du ravin, qui viennent à la visite. Leur médecin, en permission, s'est marié, et... fait porter malade.

          Ils m'ont bien fait rire hier. J'en ai entendu un qui disait tout bas, en parlant de moi : c'est un médecin civil ! Quelle idée stupide, que quelques crétins ou quelques brutes, et que la presse surtout à fait accréditer partout. Comme si nous étions inférieurs à la moyenne des médecins civils !

          Le 29 février - Depuis sept jours une gigantesque bataille se livre au Nord de Verdun. Les Boches ont attaqué après une formidable préparation d'artillerie lourde (305 et le reste) à l'est de la Meuse. De nombreux avions boches sont passés tous ces jours au-dessus de nous, allant bombarder. Ils tirent sans cesse sur Aubréville. Ils ont tiré sur Clermont, entre Clermont et les Islettes, pour couper la voie. Verdun doit être en ruines. Il est passé des masses de troupes, de matériel filant sur Verdun. De nombreuses troupes sont en réserve en arrière. Tout ceci appris par Verdelet, Clément qui rentre de permission, ou d'autres.

          Nous sommes restés trois jours sans journaux. La situation paraît être la suivante : avance allemande de six kilomètres environ, arrêtée. Ils ont pris le fort de Douaumont, nous l'avons repris, ils l'ont repris. Ce doit être une boucherie fantastique. Quelle chance que nous n'ayons pas été au repos, disent tous les poilus.

          Ici, calme. mais je m'attends à ce que d'un moment à l'autre il se déclenche une action par ici. Et, dame, ce ne sera pas rigolo. Il faudra faire d'avance et nettement le sacrifice de sa peau. Ici, au niveau des ouvrages de deuxième ligne, la terre sera labourée et rien ne résistera.

          Dire que, tout de même, depuis plusieurs jours je devrais être à l'arrière, sans ce cochon de successeur qui n'arrive pas. Ça serait bête d'avoir dix-neuf mois de sale existence, après tout, sans rien, puis de claquer juste au moment de partir. il est vrai que tant d'existences sont fauchées que peu importe la mienne. Tout de même !

Le 8 mars

          Évènements considérables.

          Le 4 mars au soir, arrivée de mon successeur au 4ème, contre toute attente. Il avait été prévenu huit jours après moi, par le Corps d'Armée.

          Le 5 je pars, après adieux de quelques minutes (et sans aucun remerciement, au père Defontaine, la veille). Adieux plus longs et plus sincères à mon personnel, en buvant une dernière gnole ensemble.

          Arrivée le 5 soir à Brabant-le-Roi. Trouvé deux officiers d'administration, anciens sous-officiers coloniaux, un pharmacien assez amusant, un aide-major de réserve gentil, et un petit sautard très gentil. En somme impression meilleure que je ne craignais.

          Personnel subalterne paraissant pas trop mal.

          Trois autres ambulances au repos dans le patelin ; je suis le médecin-chef du groupe !! Et chef de cantonnement : quelle gloire !!

          Impression de gêne d'être à l'arrière les premiers jours. Puis cela se tasse, surtout depuis hier, où j'ai été à Bar (revu en passant Laumont, Villers-aux-Vents... quels souvenirs !) où j'ai vu quantité d'officiers de toutes armes bien implantés là.

          Vu Ferry, à l'hôpital d'évacuation (deux mille blessés par jour en ce moment), Larget.

          Aujourd'hui vu M. Mélot. Déjeuné à Revigny avec lui. Ensuite été au centre hospitalier ; bien installé, très bien. Vu faire des pansements, avec plaisir et intérêt (très importante remarque).

          Avant-hier, nuit du 7 au 8, Revigny bombardé par zeppelin : quatre tués, quelques blessés. L'hôpital et la gare ont pris. Un train de munition a été incendié.

          Le train de Joffre devait passer par cette heure-là... (coïncidence étrange ?...) Il a dû être refoulé à Bar.

          Vu des femmes à Bar, dans la rue, magasins. Aux "Magasins Réunis" une petite vendeuse qui m'a donné de la pâte dentifrice, si gentille... Ah, cela manque de femmes ici.

          Logés chez l'habitant, un cafetier. Trois dans une chambre. Bon pieu, cela change agréablement. Bonne petite vie.

          Le 16 mars - Cela devient d'une monotonie désastreuse, ce désœuvrement. Et dans le gourbi, on avait au désœuvrement une compensation (au point de vue amour-propre) : le danger. Ici, rien.

          J'ai hâte qu'on aille fonctionner quelque part. je préférerais être à un C.A. ou à une Division. On connaît ses chefs, et ceux-ci n'ont pas cet esprit de l'extrême arrière qui est horrible : bureaucratie en temps de guerre !

          Il est passé ce matin des canons : 155 longs avec tracteurs automobiles. C'est la première fois que j'en vois. Il est vrai que là-haut je ne voyais jamais rien.

          Reçu un mot de Verdelet ce matin.

          Vu Mélot plusieurs fois. Il est venu déjeuner avant-hier. Au fond, j'ai beau recevoir de tous côtés des assurances qu'il n'y a aucun déshonneur à être au repos après ces dix-neuf mois d'infanterie, je ne suis pas si fier qu'au 4ème. Mais en moi Tartarin, Pança se réjouit... Quelle misère ! Pendant ce temps, le bombardement sur les défenses de Verdun continue. Je pense que les Boches ne passeront pas. Mais ils préparent sûrement une deuxième offensive, et sur Verdun. Peut-être que leur échec sera de nature à écourter la durée de la guerre.

          Été à Villers-aux-Vents à cheval il y a quelques jours à la porte de la maison où j'avais garé des blessés le 6 septembre 1914, on tuait un cochon. Le pays est presque en entier détruit. Ce ne sont que ruines dans toute cette région : Revigny, Brabant, Sermaize, Laumont, Villers, et bien d'autres.

          Je m'ennuie colossalement !

          Le 29 mars - Dans le train Bar-Revigny.

          Depuis quelques jours détaché au centre hospitalier de Revigny, service de blessés. Très intéressant. On m'a changé de baraque pour m'en donner une, et bientôt deux (trente-deux lits par salle). Très intéressant, grands blessés, je suis dans la joie de faire enfin quelque chose de médical. Puis je vais opérer. Vu Ferry ce soir en passant deux heures à Bar pour quelques courses. Il paraît qu'il y a huit ou dix jours j'étais désigné pour un régiment d'infanterie si Ferry n'avait été là pour dire que j'avais dix-neuf mois de corps de troupe et que j'étais depuis quelques jours seulement muté pour l'ambulance 5. Quelle boutique ! C'est un riz-pain-sel à quatre galons qui mute comme il lui plait tout le personnel de l'armée ; c'est inimaginable !

          Mais il m'apparaît que ma situation est essentiellement instable. Si on me renvoie dans un régiment, je ne le trouverai pas extraordinaire et j'y ferai de mon mieux. Mais tout de même il y en a d'autres ayant moins de temps de corps de troupe que moi. Puis je voudrais bien faire quelque temps de service hospitalier, pour apprendre quelque chose.

          Au centre on a tous les blessés inévacuables. Il en meurt beaucoup, naturellement. Il y a encore des tétanos (malgré un première injection) et quelques gangrènes gazeuses. Là au moins, c'est du travail qui rend, et on a plaisir à travailler. Je suis pris toute la journée mais je ne m'en plains pas. Le matin je déjeune avec M. Mélot. Le soir je reviens à Brabant.

          Le 25 août - Coclois. Au repos depuis le 13 avec le C.A. Envie de reprendre ce soir mon petit carnet pour y résumer les événement mémorables (si l'on peut dire) depuis ces quatre mois.

          Jusqu'à fin juin, travail à Révigny, intensif, intéressant, éreintant ! Pas moyen de penser ni de s'ennuyer.

          Au début de juin, permission de huit jours. Paris, Rouen. Refait, amplement, la connaissance de Mad. Rien à dire d'extraordinaire.

          Revu Suzette. Impressionné un petit peu ; elle, plus.

Le 21 juin

          Départ, d'urgence (c'est toujours d'urgence, dans ce métier) pour monter un centre hospitalier à la Forestière de Brizeaux, avec deux ambulances. Au bout de trois semaines de travail, dégommé par Coste, du 131 autrefois, qui dévisse le médecin-chef de l'ambulance 4/68, adjointe à la mienne, pour ne pas aller dans un régiment. Encore un qui sait se remuer. Le 13 juillet 1915 sous les gaz asphyxiants, il se remuait moins. Enfin ! Jours de cafard à la Forestière.

Le 2 août

          Départ : le C.A. va au repos dans la région de Mailly. Étapes. Changement de personnel. J'y gagne des types plus potables. On arrive au repos à Coclois, vingt-huit kilomètres, Nord-Est de Troyes. Troyes, patrie temporaire de la littéraire Gaby. Juste elle vient de partir pour Paris. Mais le 23 j'ai pu faire sa connaissance à Luyères. Cette connaissance promet... Gentille, grands yeux bleus, cheveux acajou, pas tout à fait naturel comme couleur, mais je n'en suis pas à cela près ! Une seule chose drôle : une voix grave et une allure de diction qui surprend dans ce corps mince et svelte. Doit venir à Coclois, ou à Paris. Ce soir 9, rencontré Favre. Je lui avais procuré un flirt par Fantasio. Ça n'a pas marché. Je lance un ballon d'essai sur ledit flirt : Harriet (ce nom est tout un programme) Halzay. Paris, avenue Victor Hugo. Artiste, paraît-il, lyrique ou dramatique, je ne sais plus. On verra bien ! Cela manque à ma petite collection, qui commence à devenir gentille, et où la plupart des catégories sont maintenant représentées ; puisqu'il y a même eu une femme coupère (?) ... et palmée ! Au fond, c'est encore la chose la plus amusante, à condition de s'amuser à faire une petite psychologie qui ne casse rien, certes, mais qui a son charme. Et puis, il y a beaucoup de petits avantages.

          Suzette est toujours sur le pied de bonne camarade. J'en deviens amoureux quand j'ai l'esprit complètement libre, ce qui est rare. Alors mes lettres prennent un ton qui doit lui faire entrevoir des horizons. D'ailleurs, le plus drôle, c'est que je suis toujours sincère. Je suis toujours sincère, seulement ça ne dure pas : ce n'est pas de ma faute. Comment diable voudrait-on que je me marie avec une mentalité et une sensibilité pareilles ! Avec Mad, qui s'en aperçoit très bien, c'est le calme... plat, très plat. D'ailleurs, elle a bien toujours vu de quoi il retournait. Au fond, elle tenait à ce que je sois aimable, je l'ai été. Mais il ne faut pas me demander trop.

          Je pense que ce petit communiqué sentimental m'amusera à relire dans un an ou deux quand, dans un trou de province, j'en serai réduit à faire la cour à une vendeuse de magasin, ou à quelque chose du même genre. Ah zut, non. Je file en Afrique et j'achète une Lalla Janina, alors.

          Mais il faut bien ces lettres et ces préoccupations pour chasser l'affreux cafard, le cafard de l'arrière, plat, bête, et nauséabond qu'entraîne cette vie d'ambulance au repos. Quel empoisonnement quotidien ! Si je n'avais pas mes lettres, je ferais de la neurasthénie suraiguë !

Le 10 septembre

          Nams-au-Val - Partis le 2 septembre de Coclois. Embarqués le 3. Arrivés le 4 au soir dans la Somme, cantonnés dans un petit village à moitié tombant en ruines, Meigneux. Et dans la 2ème Armée, celle de mon Père. Il est venu le lendemain de mon arrivée et j'ai pu passer vingt-quatre heures avec lui, près d'Amiens. Le même jour où je l'ai revu, je recevais ma désignation pour l'armée d'Orient. Je m'étais inscrit à la fin d'août, comme volontaire, ainsi que Lhortolary. Je me suis décidé très vite, en vingt minutes, car on vous demande toujours les choses d'extrême urgence. J'ai demandé : d'abord parce que je ne me sens pas à une place très... chic à l'arrière comme je le suis, et inutile, puisqu'on ne nous fait rien faire de réellement important. Je me sens un peu humilié de cette situation qui ne convient pas à mon âge, ni à ma conscience, ni à mon amour-propre. Ensuite, l'attrait du voyage, du nouveau, de l'inconnu. Ce sera une vie assez dure, je crois, d'autant que je prendrais volontiers là-bas un corps de troupe. Au point de vue matériel, pas d'avantage sérieux. Je ne puis, quoi qu'il arrive, avoir mon quatrième galon avant de longues années. La croix, il ne faut pas compter non plus. Au fond ce qui me plait le plus c'est de demander une situation plus périlleuse et plus dure que celle que j'ai, sans que cela me rapporte. C'est Maman qui va trouver cela mauvais. Papa a bien compris. Bah, il faut croire en la veine. Ce qui est écrit est écrit, et si je dois laisser ma peau à la guerre, je l'y laisserai. J'avoue que j'aimerais mieux pas ! il y a surtout là-bas de la dysenterie et du paludisme. J'attends mon successeur qui ne se presse pas d'arriver. Lhortolary est désigné aussi.

          Le 13 septembre - Nous partons demain matin pour être à Bray après-demain et fonctionner. Le successeur n'arrive toujours pas.

          Le 19 septembre - Rouen. Arrivé hier. Passé trente-six heures avant de partir demain pour l'inconnu. Je suis très content et ne regrette rien.

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