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Le 25 septembre 1916

          Embarqué cet après-midi sur le France, grand paquebot (le plus beau, nous a-t-on dit) aménagé en navire hôpital, et qui doit levers l'ancre demain à 6 heures pour nous conduire à Alger, et de là à Salonique. J'ignore la raison de ce détour.

          Première impression de curiosité et d'amusement ; la plupart d'entre nous en sont à leur première traversée. Le luxe, l'aménagement confortable des cabines, de la salle à manger (très belle) nous changent agréablement de la vie dure et incommode que nous menions depuis vingt-cinq mois sur le front. Beaucoup de médecins faisant partie de notre convoi sont comme moi volontaires ; pourtant certains ont été désignés d'office. La plupart ont de multiples brisques et décorations. Beaucoup de jeunes de l'active. J'ai essayé d'être ému en quittant Toulon sur la chaloupe ; je n'y ai pas réussi, du moins à avoir l'émotion un peu poignante qu'on m'avait dit toujours éprouver en quittant la terre.

          Le 26 septembre - Nous avons levé l'ancre vers 6 heures ce matin. Très jolie, la sortie de la rade de Toulon. La mer est bonne. Pas de mal de mer, heureusement ! A midi, on nous a distribué à chacun notre numéro de canot, en cas de coulage.

          On est bien sur ce bateau ; mais c'est triste tout de même cette mer à perte de vue. Toujours le même horizon, malgré les jeux de lumière si jolis... On lit, on se promène sur le pont, c'est un peu toujours la même chose. Puis dans les cabines on respire un peu péniblement, quand on n'a pas l'habitude de cette vie.

          Ce soir, mer un peu houleuse, vent. Beaucoup de passagers malades. Moi pas, mais c'est tout juste.

          Le 27 septembre - Arrivée à Alger, à 9 heures. Très joli coup d'œil, la ville toute blanche en demi-cercle et étagée, au fond de la rade, la ville arabe se détachant en blanc plus cru et moins ordonné sur les autres blancs.

          Les 28 et 29 septembre - Promenade dans Alger. Très jolie ville, animée, ressources de toute sorte. Très française, à part la Kasbah, pittoresque et curieuse.

          Excursion le 29 à Blida et aux gorges de la Chiffa. Très jolies, ruisseau des singes. Le soir, été au Kursaal où on joue les Cloches de Corneville ; cela faisait plus de deux ans que je n'avais été au théâtre. Rien d'extraordinaire ; chaleur étouffante.

          Jolies femmes à Alger, joli ton de peau, grands yeux, petites jeunes filles précoces. Uniquement spectateur : prudence et peut-être plus que je ne l'avoue, le souvenir de S.!

Le 2 octobre

          Quitté Alger à 16 heures. Temps magnifique, mer superbe et calme. Alger détachant ses maisons blanches sur le bleu intense du ciel et cette mer bleue à ses pieds, c'est idéal. Nous devons mettre trois jours et quatre nuits pour arriver. Le bateau a embarqué cinq mille tonnes de charbon. J'ai hâte d'arriver. Alger, cette ambiance de mouvement et de plaisir, la vie oisive et confortable du bateau, la vue de quelques flirts ici même, qui pourtant ne me tentent pas, tout cela me met au cœur une nostalgie de la vie telle qu'elle pourrait être... Je souhaite ardemment de revenir au front, au vrai, pour oublier tout cela.

          Trouvé ce matin à la poste restante d'Alger deux lettres et une dépêche (de S. celle-là, me souhaitant bon voyage). Et je me suis aperçu que j'étais loin des miens et de la France, au plaisir que j'ai éprouvé à recevoir ces lettres du pays.

          Le 3 octobre - Longé la côte algérienne et tunisienne. Mer délicieuse. Passé le Cap Bon. Un peu avant, aperçu Zembra, un îlot aride et désolé, avec des découpures et des aspects de vieux donjons sur ses crêtes.

          Fait la connaissance d'une infirmière sans aucun attrait physique, un peu vieille fille, mais agréable et intelligente. Le temps passe vite en somme à bord, on est comme bercé par ce mouvement continu. A 3 heures on nous a fait faire un exercice de sauvetage, il a fallu aller près du canot qui nous était désigné avec nos ceintures de sauvetage. Il faut cela pour nous rappeler que nous sommes en guerre ; sans cela on ne s'en douterait guère !

          Le 5 octobre - Ce matin, passé le Cap Matapan. Depuis nous voyons presque constamment des côtes ; les îles : Cythère, Zea, Eubée, ce soir les Sporades.

          Cythère n'a rien d'enchanteur ; encore une désillusion ! Un rocher aride et nu, désert. Zea beaucoup plus joli ; un village assez gros, cet après-midi, nous est apparu dans un creux, avec des maisons blanches, bleues, roses, et détail surprenant, avec un tas de moulins à vent sur la crête qui le surplombait.

          Magnifique coucher de soleil derrière les crêtes de la grande île d'Eubée. Ce soir, mer très douce, avec une lune claire qui y répand une traînée de vieil argent, et des côtes d'îles, les Sporades. Cet après-midi, nous avons passé à quelques mètres d'une mine flottante. Je ne l'ai pas vue. Au même moment, la sonnerie qui annonçait les préparatifs de sauvetage, le jour de l'exercice. Est-ce une pure coïncidence ? Je me le demande. On a parlé d'un exercice pour le cas d'incendie, mais il a été bien vite interrompu... Je me demande si on n'a pas répandu ce bruit pour tranquilliser les passagers ?

          Le 8 octobre - Débarqué le 6 à 1 heure de l'après-midi. Hôtels bondés. Puis une chambre à deux lits avec Lhorto. Été draguer au camp de Zeitenlick pour des tas de papiers. Le 7, le matin à la Direction. Vague conférence, que j'ai d'ailleurs ratée. L'après-midi, présentation de quelques secondes au Directeur, qui est stupéfait de recevoir tant de médecins, dont il n'a pas besoin. Retrouvé Tubert, toujours le même, à l'E.M. aujourd'hui, passé deux heures avec lui, il m'a emmené dans une famille salonicienne, où j'ai vu une vieille grecque, une jeune parlant sept ou huit langues, une juive italienne, un jeune grec encore terrifié de penser qu'il aurait été mobilisé si on ne l'avait déclaré inapte, bref, un milieu hétéroclite, caractérisant bien l'impression de milieu hétérogène, de désordre, d'éloignement de notre mentalité que l'on a ici.

          Ah, que la France paraît loin, et comme on l'aime, comme ce mot de patrie prend un sens plus précis, plus imaginatif ici ! D'après ce que j'ai vu ou appris, voici à peu près mes impressions sur ce pays :

          Ville cosmopolite en temps de paix et encore plus maintenant, on y rencontre de tout : grecs voleurs, peu sérieux, peu sympathiques, capables d'excitation passagère, mais de rien de grand et de durable ; juifs commerçants (quatre-vingt dix mille sur cent cinquante mille habitants) ne voulant à aucun prix de soldats ; turcs, qui sont paraît-il, la partie la plus intéressante de la population. Il y a aussi des donmeh, juifs convertis à l'islamisme depuis 1500 environ, population assez oubliée et assez intéressante, femmes plus fines et plus belles que les autres.

          Comme militaires, on rencontre de tout : serbes, italiens, anglais, français, russes, grecs, ces derniers portant au képi la couronne royale réglementaire, et au bras le brassard bleu et blanc, insigne des révolutionnaires. Ces officiers grecs sont cirés, éperonnés, astiqués, et ont des têtes de figurants d'opéra-comique. La ville elle-même paraît jolie et pittoresque, vu du bateau, avec sa citadelle aux murs crénelés qui la domine, ses innombrables minarets qui montent droits et élancés dans le ciel pur.

          Lorsqu'on est à terre, cette impression change un peu ; elle est diminuée par la saleté, les mauvaises odeurs, un aspect de fragilité et de provisoire de beaucoup de maisons. Néanmoins, l'impression de pittoresque demeure, et de mouvement intense aussi. Les indigènes, à part les gens riches, vêtus à l'européenne, sont sales et en guenilles. On rencontre de vieux juifs dont l'aspect est idéal et vaudrait d'être fixé. A l'est du port, où sont les grands hôtels, et cafés, groupés aux abords de la place de la Liberté, sur laquelle aboutit la rue Venizélos, la grande rue de l'endroit, et sur plusieurs kilomètres d'étendue, se trouve le quartier des campagnes : ce sont des gens de moyenne et de haute situation, les consulats (dont beaucoup sont réquisitionnés par l'autorité militaire pour loger le Général, le Prince de Serbie, etc...) sur le quai, la tour Blanche, où autrefois les Turcs faisaient des exécutions capitales, et à côté de laquelle un restaurant (avec café, beuglant, jardin sur la mer) s'est installé ; c'est le plus chic de l'endroit, et d'ailleurs le seul convenable.

          Dans le quartier des campagnes, les hôpitaux, en particulier l'hôpital Princesse Marie, où j'ai été cet après-midi rendu visite à Mme de la Fargue.

          Au total, Salonique n'est pas, malgré tout l'intérêt réel qu'elle comporte, une ville bien séduisante pour un Français.

          On voit peu de femmes dans la journée. Le soir vers 5 heures elles sortent beaucoup en toilette assez recherchée ; mais cela n'a pas le chic de Paris, ah non !

          Le 9 octobre - Toujours pas d'affectation. La ville est pavoisée, tout le monde dehors. On attend Venizélos et le gouvernement révolutionnaire. Je ne m'imagine pas très bien quels sentiments communs peuvent animer tous ces gens si différents, et dont la plupart, d'ailleurs, ne demandent qu'à ne pas se battre.

          Vu arriver Venizélos qui a débarqué à 5 heures.

          Beaucoup de monde, en toilette. Délégations. Bannières bleues et blanches. Écoles de garçons et de filles, en rang et au pas. Enthousiasme. Discours. "Zito" nombreux, mais avec une certaine noblesse. Le Colonel Christodoulo en tête du cortège. Défilé de volontaires (?) équipés par nous, de gendarmes crétois. Ce sont des gendarmes qui font la révolution. Dire que ça, c'est de l'histoire. On a tout de même l'impression de quelque chose de pas très sérieux.

          Dîné avec Tubert. Visite au quartier du Vardar : bouibouis infects. Pénétré dans une maison hospitalière où une vieille matrone reçoit, après chaque visite l'argent du sacrifice et le met dans son bas. Quand on arrive, les femmes ne se dérangent pas ; on ne peut pas les accuser d'indiscrétion ! Elles parlent le français pas trop mal. C'est d'ailleurs ignoble comme boite, mais tout cela est à voir.

          Le 10 octobre - Vu Lacassagne cet après-midi à l'hôpital 11 dans un coin où sont répartis presque tous les hôpitaux ; tentes et quelques baraques. Les médecins disent s'y embêter passablement. Ils n'ont à soigner presque que des paludéens, quatre-vingt quinze pour cent disent-ils. Ils disent aussi préférer les régiments. Aurais-je eu du flair en demandant l'affectation que je croyais la moins bonne ?

          En somme, en France on ne voit pas du tout les choses d'ici sous leur vrai jour. On disait : pourquoi ne prend-on pas l'offensive en Macédoine ! Mais notre armée de manœuvre, c'est à dire le corps franco-russe, et surtout français par le nombre, est éreinté ; tous les hommes sont impaludés et incapables d'une action sérieuse. Et puis les effectifs sont extrêmement réduits ; quatre divisions et demi, avec des régiments qui ont fondu d'une façon intense. Quant aux Grecs, à Essad Pacha, et autres, je crois qu'il n'y a aucun fond à faire sur eux. Les volontaires grecs, les soldats d'Essad, c'est assez piteux comme armée. Les Serbes ont du moins l'avantage d'être courageux et de bien se battre. Mais je serai bien étonné le jour où une armée grecque se battra proprement. Il y a déjà sept mille volontaires grecs. Il y en a un bataillon sur le front. Histoire typique du pays : l'autre jour, Essad voulait tout de même avoir des volontaires ; il convoque les fidèles à la mosquée, la fait cerner, et fait prendre de force les hommes valides... Ici les gens manifestent, pavoisent, c'est vrai. Mais leur unique désir est de ne pas se battre, ce qui se comprend d'ailleurs un peu.

          Mais quand dans les journaux de France on vous parle de l'Hellade antique à propos de la Grèce nouvelle, vraiment quel anachronisme !

          Salonique est tout de même intéressante. La première impression de dépaysement passée, on y trouve beaucoup de curieux et de pittoresque, avec ce port, ce ciel lumineux, cette animation, cette diversité de la foule, l'horizon de montagnes derrière, et l'Olympe au bout de la mer.

          Il se fait un bruit sur ce quai de la Victoire où je demeure ! Et un va-et-vient ; il est vrai que les transports militaires y sont pour beaucoup.

          Le 14 octobre - Toujours à Salonique. De nombreuses affectations ont été faites. Nous ne restons que deux à trois galons. Il est vrai que les uns ont apporté des lettres de recommandation, les autres ont été se présenter individuellement au Directeur... C'est l'adjoint du Directeur, Corbel, un monsieur à trois galons, l'air tout juste poli, qui paraît tout faire. Forcément il doit caser ses connaissances d'abord.

          La vie ici n'a rien de plaisant. Tout y est fort cher. Cent francs ne valent que quatre-vingt neuf francs, de sorte qu'on gagne, en réalité, moins qu'en France.

          Lhortolary est affecté ; de ce matin, à un régiment de marche d'Afrique, il va du côté de Monastir. Je l'envie ! Je me lève tard, je me promène, je vais le soir au cinéma ou au beuglant. Des beuglants ignobles. Comme femmes, Dieu sait quelles roulures !

          Heureusement, avant-hier j'ai commencé à recevoir de lettres de France. Cela fait un bien énorme. Je me sens rattaché au pays maintenant. Je n'ai que les lettres de S. et si gentilles ! Mais pas de lettres de ma Mère, je n'y comprends rien.

          Les choses paraissent s'accentuer à Athènes et au Pirée. On prend des mesures pour empêcher les concentrations que fait Constantin en Thessalie. Ici, Venizélos a établi son gouvernement, que nous reconnaissons "en fait". Il y a un état-major, des ministres. Des volontaires arrivent.

          Je vois Tubert de temps en temps. Toujours dégoûté et discourant. On ne rencontre ici que des officiers d'état-major et même des officiers d'administration avec des légions d'honneur, des croix de guerre avec palmes, c'est effrayant. Le Général est entouré d'un tas de gens qui profitent largement de la situation.

          Pour moi, je désire vivement une affectation à l'avant, pour toutes sortes de raisons.

          Hier, j'ai été vers la citadelle : petites rues tortueuses, sales, tout en haut de Salonique ; vieux remparts crénelés qui ne manquent pas de pittoresque.

          Découverte hier soir : des punaises. On m'avait bien dit que même dans les hôtels propres, il y avait de la vermine. Quel sale pays !

          Le 15 octobre - J'écrivais hier : sale pays... Et pourtant hier même, il m'a paru bien joli, par certains aspects.

          Je suis sorti seul, dans l'après-midi, vers 3 heures et demi, pour aller faire quelques photos, et j'ai fait, seul, une promenade délicieuse. Seul, on goûte bien mieux les sensations, et l'on réfléchit en toutes liberté ; car il est difficile d'avoir un compagnon en qui se trouve un écho fidèle de votre pensée ! Donc, j'ai gagné, par de petites rues tortueuses, venant du quai, la rue Egnatia, et je suis allé jusqu'à la porte Constantinople, dont il y a encore d'assez beaux restes, avec des bas-reliefs guerriers. Puis je suis passé par l'église Saint-Georges, qui était fermée, d'ailleurs, et je suis sorti de la ville par les cimetières de l'est. J'ai grimpé le long des remparts jusqu'à la citadelle et à la vieille ville turque, où j'ai erré un grand moment dans les rues tortueuses, pavées de cailloux irréguliers et tranchants, les yeux amusés par tout ce que je voyais. C'étaient les hommes ou les femmes par groupes, assis sur le bord de ce qu'on pourrait appeler le trottoir, par euphémismes ; les bourriques chargés et montés par de grands diables trois fois plus lourds qu'eux, les fontaines où piaillent des groupes de femmes vêtues de façons diverses, mais multicolores, et portant, mélange symbolique, soit des urnes de porteries aux formes antiques, soit des boites de végétaline ou d'essence arrangées en seau ; ce sont encore les petites échoppes où l'on vend, parmi des myriades de mouches, les citrons, les piments, les raisins sucrés, et toutes sortes de fruits, donnant à la boutique un coloris bien spécial ; puis les petits cafés turcs, où pour une somme minime, on vous donne une minuscule tasse de café excellent et un grand verre d'eau fraîche et claire ; enfin les gosses, des gosses amusants, pieds nus, sales, morveux et couverts plus ou moins de vermine, les gamins portant le fez, les petites filles avec des haillons multicolores, et tous se levant avec ensemble à votre approche pour vous dire : Bonjourrr, monsieur, donne un sou ! Et ils sont déjà rapaces, et quémandeurs, on est parfois obligé de se fâcher pour s'en débarrasser.

          Après, je suis arrivé au sommet de la ville, en un point que j'aime et d'où l'on découvre, du côté de la montagne, la vieille citadelle avec ses créneaux et ses tours. Tout cela est bien vétuste, mais garde encore beaucoup d'allure. Au milieu de la citadelle un minaret tout blanc, dont le sommet est tronqué : le canon, paraît-il, en 1913. Et j'ai vue, sur la mer et sur la ville, le coucher du soleil, un coucher splendide. Le globe tout rouge teignant la mer de pourpre, et poudrant la ville d'une poudre sanglante, et disparaissant très vite derrière les montagnes qui, au loin, limitent l'horizon du golfe de Salonique.

          En redescendant, j'ai passé un instant dans une église, Saint-Nicolas, où les gens allaient et venaient avec un bruit et un manque de recueillement frappant, tandis que les dévots et les dévotes faisaient devant les nombreuses icônes peintes sur les murs, ou sur des espèces de pupitres, tout autour de l'église, de nombreuses génuflexions et des prières. Et, à plusieurs reprises, on baise l'icône, que des milliers de lèvres baisent tous les jours ; puis on brûle de petits cierges que des femmes vendent à la porte de l'église. C'était samedi, hier, fête pour les juifs, aussi les rues étaient-elles pleines de gens, en habits de fête. D'ailleurs, peu de types beaux. Mais un aspect très pittoresque de ces rues de la vieille ville juive.

          Le 20 octobre - J'ai été voir cet après-midi un village tsigane qui se trouve à côté du quartier du Vardar.

          D'abord, le quartier du Vardar lui-même est assez curieux. Il n'y a presque que des maisons de prostitution, avec, de temps en temps, une maison de gens quelconques (quelles maisons !) enclavée entre deux bouibouis. Les femmes sont tout ce qu'on peut imaginer de plus abject et de plus laid, tant comme tête que comme mise. Il faut vraiment en avoir envie et été complètement ivre. Il y a des moments, malheureusement pas à l'heure où nous sommes passés, où les hommes font la queue à la porte de certaines maisons, comme en France, à l'entrée des théâtres.

          Pour en revenir au village tsigane, c'est assez curieux. Après le quartier du Vardar, on traverse une vieux cimetière, plein de stèles tombées et de plaques de marbre cassées, et l'on retrouve un terrain habité par des gens sans aucun rapport avec les juifs, les Turcs, ni les Grecs d'ici. Ce sont des tsiganes, à l'allure plutôt sympathique, peaux bistrées, yeux noirs, longs cils ; vêtements la plupart su temps en loques, et des nuées de gosses d'ailleurs gracieux, vous poursuivant d'une voix à l'inflexion extrêmement caressante pour vous dire : donne moi des sous, zoli Capitaine ! Et des flatteries, et por la Francia ! Tout ce qu'ils peuvent trouver pour retirer de l'amusement et de la générosité des visiteurs quelques pièces de monnaie.

          Comme habitations, de petites tentes, et des cases construites légèrement, sur des dimensions très petites, avec du bois et du plâtras ; le tout blanchi à la chaux. Certaines sont faites de feuilles de fer blanc, sans doute des boites de conserve.

          Tout cela n'est pas trop sale. Quelques jeunes filles ou jeunes femmes, sans doute les mieux du pays, et qui ont l'habitude d'être photographiées, vous réclament d'avance le bakchich...

          Au point de vue affectation, rien toujours. Été voir Corbel hier. On se fiche de moi comme si je n'existais pas. Je suis jeune et n'ai pas de recommandation, deux défauts capitaux. Quelle boutique !

          Vu cet après-midi Melle de la Fargue, rentrée de Veria. Minuit. Je sors d'une boite, Leicester Loundge, après une partie de la soirée passée au cinéma, l'unique distraction d'ici, avec deux beuglants, dont un ignoble, et les innombrables maisons hospitalières.

          Il y a le long du port un tas de bars, où "s'amusent" les officiers alliés. Trois ou quatre femmes en moyenne pour deux ou trois cents hommes. Ces femmes sortent à peu près toutes des b... Leur rôle consiste à faire consommer du champagne à trente-cinq francs la bouteille. Il y a pas mal de Français, mais une majorité d'Anglais et de Russes. Ces derniers produisent l'impression de brutes et d'ivrognes, et tous ces cabarets rappellent exactement ceux qui en France, peuplent Mailly ou Mourmelon. Une impression de bêtise, de dégoût, et pas autre chose. Et je me demande quel travail peuvent fournir ces officiers, visiblement abrutis, et souls tous les soirs.

          Il paraît que dernièrement, à Marseille, les soldats d'un régiment russe ont tué leur Colonel, à coups de botte. C'était d'ailleurs une crapule, qui gardait les fonds destinés aux hommes.

          Et pourtant, quand on les voit débarquer, ces Russes, ils produisent une bonne impression : des gaillards solides, marchant par six, au lieu de quatre, bien alignés, ayant belle allure. Les Italiens aussi font bien ; mais ils se tiennent infiniment mieux, en ville, comme officiers, que les autres. Depuis que je suis ici, il est bien débarqué douze mille Russes et trois régiments italiens. Il faut cela, du reste, avec tout le déchet de malades (et aussi un peu de blessés, depuis les affaires de Monastir) qu'on évacue continuellement. Mais ce que j'en ai assez de Salonique, et le désir d'aller au front, dans une atmosphère plus vivifiante et plus propre ! Heureusement que j'ai quelques lettres, sans quoi quel cafard.

          Mais cependant, tout cela était à voir.

          Le 22 octobre - Déjeuné ce matin avec Melle de la Fargue, qui est vraiment très sympathique, et Perrier. Ensuite fait un tour à la ville turque. Nous nous sommes arrêtés à un petit café turc en plein air : le patron, dès qu'il nous a vu arriver, a fait jouer à son phonographe la Marseillaise ! On n'est pas plus délicat. Puis des airs de marche français, puis Tipperary, puis, au départ, encore la Marseillaise. De ce coin, situé à l'extrémité orientale de la ville turque, on découvre au loin les montagnes qui ferment l'horizon de toutes parts, et tout le golfe de Salonique, c'est vraiment joli.

          Le Général Cordonnier est relevé. On dit qu'il aurait fait massacrer trop de Russes. Puis qu'il n'aurait pas attaqué assez vigoureusement Monastir. La préparation d'artillerie, à l'attaque du 14, a laissé les fils de fer absolument intacts, at quand les hommes sont arrivés dessus, ils ont été fauchés. Je ne sais pas encore qui le remplace.

Le 1er novembre

          Toujours pas d'affectation. Journées de pluie, monotones. Déménagé pour prendre une chambre en ville. Obligé d'en partir au bout d'un jour, à cause des punaises innombrables. Venu hôtel Bristol, drôle de boite. Plein de femmes, où j'ai pris une chambre avec Walther. Walther parti le 31. Nouvelle chambre, à cinq drachmes. La vie horriblement chère ici quand on est livré à soi-même.

          Le 2 novembre - Déjeuné à Beaurivage avec T. Toujours pas d'affectation.

          Le 9 novembre - (Hôtel Serrès, depuis quatre jours) Vais probablement être affecté, d'une façon assez curieuse.

          Tous ces jours-ci, mené la vie de rentier à Salonique. Vie de désœuvrement, qui n'est pas faite pour remonter le moral. A force de causer, de voir ici bien des choses, j'étais arrivé à me dire à peu près ceci : après tout, ici plus qu'ailleurs, ceux qui font du zèle sont des poires. Ils n'ont aucune récompense, tout étant donné à la faveur et aux relations. A quoi bon, après deux ans de front français, aller croupir dans la boue, et ramasser des pruneaux alors que je sais pertinemment que personne ne m'en saura aucun gré ? Autant vaut profiter des quelques agréments que peut m'offrir Salonique, et en tout cas d'une vie facile et tranquille. Je me fiche d'aller n'importe où, pourvu que l'on me mette quelque part.

          Là-dessus, je vais voir Mme de la Fargue, qui me dit : vous devriez vous débrouiller pour avoir un poste de médecin chef d'hôpital ; Princesse Marie va être libre. Je lui réponds que j'avais à mon arrivée, demandé un régiment, mais qu'après tout cela m'est égal. Elle m'offre de parler de moi à Vandenbosche. J'accepte. Et cet après-midi, je la trouve à l'hôtel, me disant que Vandenbosche lui a promis de me faire affecter rapidement, et à un régiment.

          J'ai eu un peu de surprise. Mais après tout, cela va. Cela va même très bien. Je préférerai ce milieu au milieu médical. Et ici, j'aurais fini par m'abrutir. Je me serais peut-être mis à faire une noce sans grande élégance, pour me distraire. Et puis, ce qui est écrit, est écrit : si je dois écoper, j'écoperai, je ne serai pas le seul !

          De plus en plus impression bizarre du milieu d'ici. Choses fantastiques : par exemple, influence de P...N.

          Le 14 novembre - Désigné avant-hier comme médecin chef du G.B.C.2, arrivé de France il y a huit jours et pour le moment à Zeitenlick. J'aurais mieux aimé autre chose, au moins un groupe divisionnaire ; mais après tout, je suis tout de même casé, et puis on m'a dit que les G.B.C ici (ou d'ailleurs il n'y a pas de C.A.) étaient employés comme les divisionnaires. Venu m'installer ici hier. Il y a à compléter le groupe, en hommes, chevaux, mulets et matériel. Les voitures de transport de blessés sont des arabas qui doivent être aménagées. Il n'y a que deux cents hommes au lieu de deux cent quatre-vingt ; il manque quatre vingt-six mulets ou chevaux, et bien des choses.

          Comme milieu officier, c'est heureusement assez bien ; il n'y a pas encore les aumôniers ; s'il pouvait n'en jamais venir ! Je loge sous un marabout, qui ne laisse pas trop passer l'eau. Heureusement car il pleut terriblement ! Nous sommes dans un très sale endroit du camp, une cuvette où se ramasse toute l'eau et toute la boue. Et les gens qui m'écrivent de France me parlent de ma chance d'être en Orient, ciel bleu, minarets, etc... refrain connu !

          Le lit de sangle ne vaut pas certes même les lits grecs ; il n'y a aucune distraction, mais j'aime mieux, je crois, cette vie, que celle que je menais à Salonique, isolé de tout, ne connaissant personne, et subissant les excitations de la ville sans avoir la ressource de les satisfaire d'une façon agréable. Et les beuglants, leurs poules, et le reste, j'en avais vraiment assez !

          Ce n'est pas qu'ici on s'amuse follement, non ! Surtout par de temps. Et il est probable que nous sommes ici pour pas mal de temps avant d'être prêts à partir.

          Le 22 novembre - 5 heures. Le soleil va bientôt se coucher, après avoir fait une courte apparition qui a égayé un peu le camp en le dégageant de la brume et de l'humidité qui ne donnent pas au paysage le cachet oriental.

          Je n'ai guère été à Salonique depuis mon arrivée au camp : une fois pour voir Perrier, qui était pris par son service, une autre fois pour passer deux heures avec lui, l'après-midi d'un dimanche, et une troisième pour des courses de service à la Direction du Service Automobile et au Parc, pour me faire livrer des autos destinées au groupe.

          Chose curieuse, Salonique m'est apparue comme beaucoup plus pittoresque et agréable, depuis que je n'y traîne plus mon cafard désœuvré !

          Il faudrait du soleil et du beau temps ; le soleil ici transforme radicalement l'aspect des choses, leur donnant un relief et une couleur extraordinaires. L'autre jour, en allant à la Direction, je suis passé par la ville turque, et c'est vraiment attachant, ces ruelles tortueuses pleines de mystère, avec cet étage qui avance comme dans nos vieilles maisons de France, et tous ces grillages derrière lesquels des tas d'yeux se devinent ; ces marchands de fruits et de légumes dont l'étalage vaudrait d'être peint, avec les jaunes, les rouges, les verts des citrons, des pastèques, des tomates empilées au seuil de la petite boutique. Je suis retourné à la mosquée des Derviches, si jolie, malgré sa décrépitude, ou peut-être à cause de cela. J'ai pris quelques photos ; en particulier celle du derviche qui s'occupe de ses chats, dans sa chambre carrelée pauvre et si propre. J'aimerais à causer avec lui, mais nous ne pouvons nous comprendre que par signes. Le coin le plus attachant de la mosquée peut-être, c'est une vieille port e grillagée qui donne sur le cimetière. Quelques tombes anciennes sont là, avec leurs stèles de marbre portant des inscriptions turques dorées ; dans la dalle longue et étroite qui recouvre la tombe, un trou est ménagé, et destiné, paraît-il, à livrer passage à la main qui prendra le mort par sa chevelure. Çà et là, quelques cyprès détachant sur le ciel délicieusement bleu leur feuillage immobile et noir. Au loin, les stèles des autres cimetières s'élancent, et les collines sur lesquelles s'étage la ville haute ferment l'horizon, portant sur leur crête les vieux murs crénelés des remparts. Il règne là une paix infinie, qui émane de ce champ de repos ancien, et à cette paix se mêle le charme évocateur de ces choses d'Orient qui appartiennent à des êtres si différents de nous comme façon de comprendre la vie. On voudrait habiter quelque temps dans la ville turque, parler la langue de ces gens, pénétrer un peu leur âme. Mais cela est impossible à des étrangers, à des militaires, à des passagers comme moi.

          La nuit tombe, la brume se répand de nouveau et le froid va se faire sentir sous la tente. Il faut quitter la rêverie pour aller voir comment on distribue le repas de mes hommes.

          Quelle sensation bizarre d'être une infime unité perdue dans cette foule d'hommes de toutes races et de toutes provenances qui concourent à un but mal connu de la plupart : Français, Anglais, Italiens, Russes, Serbes, Malgaches, Annamites, Sénégalais, Martiniquais, sans oublier les Grecs qui commencent, par petites fractions, à aller au front.

          Il y a quelques jours un régiment de la division Christodoulo est parti pour le front. Les journaux du pays ont célébré ce départ en termes dithyrambiques et un peu exagérés. Les soldats grecs n'ont pas l'allure si héroïque que l'on veut bien le dire.

          Et qui sait combien de temps cette existence doit durer, loin de tous ceux qu'on aime, loin du pays, dans l'impossibilité de faire le moindre projet, car on ignore dans quelles conditions la vie sera modifiée, après la campagne.

          On vient de créer, entre le territoire occupé par les soldats du roi et celui qui se réclame de Venizélos, ou plutôt du gouvernement provisoire, du triumvirat, une zone neutre qui servira de tampon et administrée par les Français. On parle du retrait des consuls des puissances centrales, exigé par l'Amiral du Fournet. Cette scission du pays grec en deux états distincts est vraiment quelque chose de curieux.

          Le 29 novembre - Aujourd'hui, beau temps, du soleil, et de la chaleur. Comme cela transforme tout. Je viens de m'asseoir un moment devant l'entrée de ma tente, et j'y suis resté jusqu'au crépuscule ; et pour la première fois peut-être, le camp m'a semblé pittoresque. Dans la direction du sud, j'apercevais une étroite bande de mer, et, au-dessus, la masse de l'Olympe se découpant en gris mauve sur le ciel rougeoyant. Dans tous les coins de l'horizon, des grappes de tentes blanches accrochées aux pentes qui mènent rapidement à la montagne ; à ma gauche, tout au loin, la vieille citadelle de Salonique avec ses tours et ses créneaux. Des Russes passent sur la route en chantant, suivant leur coutume ; des prisonniers bulgares, des grecs aussi rentrent du travail ; des Italiens passent, allant à leur camp, tout près de nous. Mes hommes rentrent des corvées, et se mettent à manger, parlant avec l'accent et la patois du Nord.

          Au-dessus de tout cela, un ciel plein de nuages gris, avec çà et là, quelques touches roses, et le mince croissant de la lune, qui, ici, évoque tout de suite le signe de l'islam.

          Et l'on se sent encore plus seul, peut-être, à ressentir les émotions de ce coucher de soleil sans pouvoir les faire partager à personne !

          Cafard, ces jours derniers (à cause du mauvais temps et de l'absence de courrier pendant huit jours) balayé hier par un courrier assez important. Été hier à Salonique, à pied, par le raccourci près des Derviches, et toute la rue Saint-Démétrios jusqu'à l'avenue du Roi Georges. Vu Perrier, Melle de la Fargue. Revenu à pied aussi. J'éprouve toujours le même charme de mystère et d'inconnu à parcourir ces rues de la vieille ville ; je voudrais tant pénétrer à l'intérieur des maisons ; mais c'est très difficile. Et puis les juifs ne m'intéressent guère ; ce sont des Turcs qu'il faudrait voir. Est-ce l'influence d'Aziyadé, que je viens de finir ?

Le 7 décembre

          Depuis trente heures, la tempête fait rage, menaçant à tout instant d'emporter mon marabout pourtant solide, arrachant tôles, papier goudronné, toiles, etc...

          On souhaite le déluge pour mettre fin à ce vent, qui la nuit menace à tout instant de vous envoyer, vous et vos pauvres affaires, dans la boue.

          Mais le déluge arrive, et ce vent continue.

          Vu Colombet aujourd'hui, il est à l'ambulance Marchetti.

          Graves évènements à Athènes ces jours derniers ; Constantin nous a mis à la porte. Qu'est-ce qu'on attend pour agir avec décision ? Quand on pense qu'il y a quelques mois, Sarrail a envoyé au Pirée une division qui est restée une semaine dans le port, parce qu'on l'a empêchée de descendre occuper Athènes. Ce sont les Anglais, dit-on, qui ont mis leur veto. Est-ce vrai, je n'en sais rien. Mais il n'y a pas besoin d'être diplomate, ni d'être depuis longtemps dans le pays pour comprendre que tous ces gens-là n'ont de considération que pour une chose : la force ; on a attendu tranquillement que Constantin concentre plus de cent mille hommes en Thessalie ; on le savait, et l'on attendait sans rien dire, sans rien faire !

          Et on a tiré sur son palais trois obus sans fusée ; quelle stupidité ! Résultat : les grecs disent que nos munitions sont mauvaises.

          Le 9 décembre - La tempête s'est calmée ce matin. Ma tente a à moitié tenu. Ce matin, soleil. L'Olympe, magnifique : les sommets éclatants de neiges ensoleillée, et le pied entouré d'une ceinture de nuages au-dessus de la mer scintillante.

          Des coloniaux (9ème) continuent à débarquer. Bucarest pris, nous a-t-on dit hier !

          Le 16 décembre - Événements considérables ces jours-ci : propositions de paix de l'Allemagne, repoussées, fatalement.

          Changements dans le Haut Commandement français. Le Général Sarrail va voir ses pouvoirs et, disent les journaux, l'importance de son armée, augmentés.

          Changement dans le ministère français après ceux survenus dans les ministères anglais et russes.

          Ultimatum de l'Entente à Constantin.

          Enfin, les journaux deviennent intéressants !

          Ces jours-ci, promenades avec ma nouvelle jument. Visité un petit village au pied des montagnes : Doudbal, quelques maisons à l'allure patriarcale, femmes tricotant des chaussettes macédoniennes, petites filles rapaces au traditionnel : donne un sou...

          Ce soir, ennui... Reçu de vieilles lettres dont deux de S., vieilles d'un mois et demi, qui m'ont stupéfait. Me serais-je trompé ? Ce ne serait pas la première ni la dernière fois. Enfin !

          Le 28 décembre - Rien de sensationnel ces temps derniers. Noël. Messe de minuit au camp. Réveillon. Quelques promenades dans la ville turque et photos. Je fais du service au D.I. de la 156ème Division : idiot, sans intérêt.

          Vais probablement être désigné pour une ambulance alpine avec Perrier comme aide-major ; été à la direction aujourd'hui pour cela. Vu Corbel.

          Propositions de paix des Boches repoussés, naturellement. Tentative de Wilson, dont on ne sait encore ce qu'il sortira. L'Allemagne propose une conférence... Serait-ce la paix avant longtemps ? Je n'y compte pas avant un an.

          Lettres quotidiennes avec S. Sentiment sérieux, de plus en plus...

Le 5 janvier 1917

          Affecté à l'ambulance alpine 10 ces jours-ci. Formation arrivée de France avec seulement le gestionnaire comme officier. Proposé à Perrier qui m'avait demandé au cas où j'aurais une ambulance, de venir avec moi, de le prendre. Accepté. Le 4 au soir, ordre de partir le 5 au matin pour rejoindre par étapes la 11ème D.I. coloniale, à Sakulevo.

          Départ à 11 heures. En réalité 12 heures. Mulets non dressés, n'ayant pas l'habitude du bât ni de la fatigue. Hommes non entraînés, quelques gouapes dans le tas. Campé près de Samli. Beau temps, toilette dans un ruisseau près du Galliko. Bu une bouteille de Pommard le soir. Bonne impression.

          Le 6 janvier - Gajladzik. Une vieille maison, c'est tout le pays. Vingt kilomètres. Marche pénible avec les mulets qui se couchent, se débâtent, s'arrêtent, et sont très chargés. Et il faut prendre deux jours de vivres en sus du chargement normal, déjà très considérable. Il y a des mulets qui arrivent deux heures après les premiers ! Traversé les limites du camp retranché de Salonique : tranchées, fils de fer. Puis le Vardar, eau limoneuse, pas mal de courant, bancs de sable boueux. Pays triste, désolé, des marais et des marais. La route, par endroits, est à peine surélevée sur le marécage, et l'eau coule le long de la chaussée. A la moindre crue ce doit être submergé. Et la pluie. Pas drôle, on plaisante tout de même, mais on est fatigué. J'ai fait hier et aujourd'hui l'étape à pied complètement.

          On campe sur un sol pâteux et plein de crottin et d'excréments même, car c'est le campement des gens de passage, derrière une crête, de façon à être un peu abrités du vent.

          De ma tente, placée à mi-pente, j'aperçois un paysage infiniment triste : cette plaine marécageuse, noyée dans la brume et la pluie. Pas gai !

          Le 7 janvier - Yenidjé-Vardar. Une ville de vingt-cinq mille habitants autrefois, détruite pendant les guerres balkaniques. Dix mille habitants actuellement. C'est une surprise que de trouver cette ville et un cantonnement : les hommes dans une sorte d'école. Nous dans la maison d'un vieux Turc très aimable, qui nous a accueillis avec le sourire et une poignée de mains. J'ai, au premier, une grande chambre meublée de quatre chaises et d'un fauteuil et d'une sorte de commode : c'est tout. Des rideaux aux fenêtres, grillées de barreaux de fer, et donnant sur un jardin.

          Cela me paraît bizarre de cantonner ainsi chez un Turc ; le tout est exquisément propre, vieux, réparé, mais très propre.

          La ville en elle-même est assez amusante à parcourir. Nous sommes entrés prendre un gâteau chez un pâtissier (?). Ce gâteau, appelé baklava, est une pâte feuilletée contenant des morceaux de noix, et parfumée à l'huile de noix ou même d'arachide. Le tout arrosé de sirop... Ce n'est pas fameux. Par contre, mangé en route un morceau d'halva, sorte de masse filamenteuse à goût d'amande ; pas mauvaise du tout.

          Entré dans un petit café, où les consommateurs, pour deux sous, prennent un café turc et jouent aux cartes ou au jacquet, interminablement. Il y avait des narghilés pendus, mais je n'ai pas osé en demander, à cause de l'embout commun à tout le monde.

          Visité une mosquée, où on loge des chevaux actuellement ; quelques peintures bien conservées. Il y a ici pas mal de mosquées et de minarets, mais plusieurs endommagés par la guerre.

          Et, comme partout des femmes et des mioches à la peau brune et aux yeux caressants, vêtus de loques multicolores, genre tsigane, vous appelant : joli Capitaine, pour avoir un pandar. Quelques marchands de tabac, de vin, de figues, de menus objets usuels. Peu de choses intéressantes.

          Étape assez courte : seize kilomètres aujourd'hui, dans la boue.

          J'ai les pieds éreintés ce soir, ayant voulu tout faire à pied depuis le départ. Un mulet fichu le premier jour ; un autre aujourd'hui. Demain j'aurai deux arabas à buffles, de réquisition.

          Le 8 janvier - Vertekop. Rien comme village. Une gare sur la ligne de Monastir. Un hôpital français et un anglais, celui-là plus grand de beaucoup.

          Campement sur un sol humide. Tout autour des montagnes : pendant quelques minutes le soleil, tout devient joli. Des cimes neigeuses un peu partout. Vodena dans un défilé apparaît : c'est notre route d'après-demain. Demain, repos.

          Le 9 janvier - Vertekop. Repos. Soleil, les hommes se refont.

          Trois mulets indisponibles. Cela fait quatre, avec celui évacué le premier jour. Ces mulets sont trop chargés, et non entraînés. Du reste, c'est un point connu partout. Naturellement la Direction a mieux à faire que de s'occuper des pareilles questions. Il est plus important de faire avoir à l'adjoint au Directeur une croix de guerre avec palme noblement gagnée sur un rond de cuir !

          Heureusement, j'ai pu faire convoyer par le train de ravitaillement, en surcharge, une partie du matériel jusqu'à Ostrovo. Là, on avisera, car il y a d'Ostrovo à Banica, une étape longue et dure !

          La lune éclaire un paysage glacial. Je viens de me chauffer un instant à un feu de souches allumé près de la cuisine, avec Perrier. Écrit quelques lettres. Suis empoisonné avec les mulets manquants.

          Dans la tente à côté, Perrier tousse comme un martyr. Il est défait qu'on crève de froid.

          Que sera-ce dans la montagne ? Gaillard aussi est un peu dégonflé. Bah, cela se tassera !

          Le 10 janvier - Vladovo. Nous voici en pleine montagne. Traversé Vodena, petite ville aux rues étroites et mal pavées, avec fenêtres grillées comme les fenêtres turques. Des tas de petites boutiques de marchands, en particulier d'objets de cuivre. Jolie route, en lacets pour atteindre Vodena, puis à flanc de montagne. Des mûriers, des cascades partout. Quelques champs cultivés, çà et là.

          Traversé Vladovo, petite bourgade insignifiante. Campé à un kilomètre de la gare, que nous passerons demain, dans une gorge sauvage, où nous sommes à l'abri, avec un ruisseau tout près pour nos bêtes et notre cuisine.

          Pas de mulets perdus aujourd'hui. Touché deux mulets médiocres au départ de Vertekop.

          Le 12 janvier - Oshovo. Arrivés hier, repos aujourd'hui. Campé au bord du lac. Paysage magnifique, mais temps horrible : vent atroce, froid, pluie. Dommage ! Ce serait si beau par le soleil.

          Été à Oshovo. Village misérable. En haut, petite église grecque. Vue superbe sur le lac, à l'eau verte, et où le vent met des vagues.

          Habitants misérables, à l'aspect farouche.

          Pris le café avec des artilleurs d'une batterie de 105 du 109ème, après dîner.

          Vent horrible et froid. La tente va-t-elle s'envoler ?... Question angoissante. Longue étape pour demain, tant pis, il faut se coucher en attendant les évènements. Mais, bon Dieu, où est le temps qui nous donnera un matin convenable, une chambre du temps de paix !

          Le 13 janvier - Un kilomètre avant Banica. Froid de chien. Huit cents mètres d'altitude. Étape longue et dure, toute en côtes, vingt-six kilomètres environ (on ne sait jamais au juste avec ces cartes autrichiennes). La neige se rapproche de nous. On entend bien le canon. Devant nous, la plaine, nous approchons de Monastir. Un mulet fichu, paralysé de l'arrière-train, laissé en route.

          Le 14 janvier - Sakulevo. Large vallée où souffle un vent glacial. Trouvé les ordres en arrivant et vu Lacaze avec un médecin principal qui remplace le Directeur de l'A.F.O.

          Nous devons aller à Negocani pour quelques jours demain, et attendre. Il paraît que nous sommes destinés à relever une autre ambulance dans quelques jours probablement à quelques kilomètres, sud de Monastir.

          Le 15 janvier - Deux kilomètres nord de Negocani, à droite de la route de Monastir ; emplacement de tranchées bulgares d'avant la prise de Monastir, terrain humide, trous d'obus nombreux pleins d'eau, où nous devons nous établir au repos.

          Un détail : un serbe apporte à notre cuisinier du lait, deux litres. Il ne veut pas d'argent, mais du pain, en paiement !

          Au loin, à une quinzaine de kilomètres, on distingue nettement Monastir, avec ses maisons et ses minarets.

Croisé de nombreuses voitures serbes, faisant le ravitaillement des serbes en munitions ou en vivres : petites charrettes rustiques traînées par des buffles, certaines avec des roues pleines, de simples disques de bois ! C'est tout ce qu'il y a de plus primitif.

          A notre droite, à mille cinq cents mètres, le petit village de Medjizli, des maisons en terre brune, comme la plupart des villages serbes, ce qui donne un aspect terne et triste. Les gens sont habillés de couleur sombres et d'étoffes rudes, avec des types peu caractérisés, assez primitifs en général, pas affinés du tout.

          Le vent souffle toujours très violent, ce qui rend le froid très piquant. Mais il ne faut pas trop se couvrir et s'habituer au froid un peu.

          Ce matin, reçu des lettres de France, deux de Maman, une de ma sœur, deux de S. Quel plaisir cela fait ; on se sent tellement perdu ici.

          Partout autour de cette grande vallée, les montagnes sombres sont couvertes de neige jusqu'à mi-pente.

          Enfin, je suis content d'être arrivé avec tout mon matériel, et seulement deux mulets en moins.

          En compensation, nous avons ramassé hier un cheval squelettique, que mes hommes appellent "l'aéroplane"!

          Le 16 janvier - Vu le médecin divisionnaire ce matin. Quelconque, très.

          M'a donné des explications très vagues d'après lesquelles je serais appelé à relever une ambulance du côté de Kravari.

          Lacaze m'avait dit Zabjani.

          Été voir Perrier. Comme nous arrivions près de Kravari, nous sommes encadrés par trois grosses marmites, une en avant, en plein sur une ambulance, une derrière, vers le pont de la Bistrica, une non loin de nous, dont les éclats et la terre projetée nous retombent dessus. Nous rebroussons chemin, et allons voir l'ambulance alpine du médecin-major Cassiou, un brave type de la réserve, ambulance alpine, qui nous donne quelques tuyaux. C'est, me fit-il, partout et pour tout, le système D. C'est bien ce que je pensais. Son ambulance est d'ailleurs placée en un endroit destiné à un bombardement numéro un, un jour d'attaque. Toutes ces ambulances sont casées de façon bizarre.

          Vu Bonnenfant. Il nous confirme le tuyau (?) d'après lequel la 11ème D.I.C. serait relevée et retournerait du côté du lac Doiran... Nous referions ainsi la route jusqu'à Topsin ? Puis reprendrions vers l'est.

          Le 19 janvier - Le 17 reçu à 12 heures 30 l'ordre de venir au pont de la Bistrica relever une ambulance alpine et d'être prêts à fonctionner le 18 à la première heure.

          Arrivés à 5 heures 30 à l'emplacement. Pluie dès le soir.

          Le 18, quelques malades. Installation sous la pluie et le froid. Hommes dégoûtés. Nous aussi un peu.

          Le 19, soleil. Rouspétance générale, au sujet de la cuisine, café, etc... Obligé d'intervenir dans des détails de cuisine. Dégoûté. Pas intéressant, ce métier. Pourquoi diable suis-je venu en Orient !...

          Conditions de ravitaillement mauvaises, impossible de dépenser la prime d'alimentation des hommes. Nous mangeons assez mal, aussi : viande frigorifiée et singe, pas de légumes. Eau très mauvaise, pleine de terre, et loin.

          Médecin divisionnaire : un vieux type à quatre galons, du G.B.D, ffons, rasoir, assommant, conciliant et pompier.

          Pas de lettres, ni le temps, ni le goût d'écrire. En cas d'attaque, nous serons évidemment sous les obus, incapables de faire quelque chose de propre ; le bombardement très limité d'il y a trois jours a placé une marmite à cinq cents mètres en avant de nous. D'ailleurs, nous sommes logés dans l'espace de trois cents mètres à peine compris entre la route de Monastir et la voie ferrée ; c'est trouvé, pour une ambulance.

          Je dois aller à Christofor, où l'E.M. est installé dans un monastère, au flanc de la montagne.

          Le 23 janvier - Été à Florina. Jolie ville, en longueur, à la naissance d'un défilé qui conduit au col de Bigla et de là vers l'Albanie. A ce col il y a un mètre de neige ce moment. Vu Lacaze. Déjeuné à la Direction. Été il y a quelques jours à Christofor. Vu le Général Sicre et son E.M. Tous très gentils. Déjeuné au monastère avec eux. La veille il y était tombé quelques marmites. Le lendemain ils ont été marmité sérieusement et ont du déménager pour venir dans un village à notre hauteur, mais très bien abrité au flanc de la montagne.

          Froid intense. Neige, glace, boue. Nous souffrons vraiment. Impossible de se chauffer ; je touche un peu de charbon de bois, mais pour les malades. Pas drôle. Pieds et mains gelés constamment. Et par là dessus, aujourd'hui un vent atroce qui augmente le froid et secoue la tente d'une façon abrutissante.

          Le 25 février - Depuis un mois, existence assez unie et monotone. Un peu d'ennui, mais pas mal de petites occupations. Nous recevons presque exclusivement des malades ; on peu faire cependant un peu de médecine et un peu de petite chirurgie. Le campement s'est amélioré : chemins, rigoles. Lits en fil de fer dans les tentes (fil bulgare ramassé), petits travaux d'aménagement. Tout cela ne représente pas grand chose à voir, mais demande, ici où les ressources sont nulles, et avec les pommes de très moyenne volonté que nous avons, pas mal d'efforts.

          Peu de sorties. Retourné à Florina une fois avec Fromezelle, le lieutenant-automobiliste.

          Marchandé des étoffes hors de prix.

          Été avec lui du côté de Brod, par Jakulevo, Ortahobo, Asanova, petits villages de terre brune dont il ne reste que des ruines, depuis les guerres balkaniques. Aperçu Brod, la Cerna, que nous avons traversée pour aller à Slivica, où j'ai retrouvé un instant les gens du G.B.C. 2.

          Vu là, un officier d'administration d'un ambulance russe, qui nous a confirmé avec détails véridiques ce que Fromezelle m'avait déjà dit. Parmi ces Russes, des brutes honnêtes, et des gens dont la moralité n'est pas à hauteur de la culture. Tripotages, malhonnêtetés, décorations données à celui "qui boit bien l'eau-de-vie", soûleries ignobles, tout cela est monnaie courante.

          Dans cette gorge où est Slivica, l'ambulance russe est voisine d'un hôpital écossais (on est à trente kilomètres du front). Les médecins de l'ambulance invitent des officiers russes (beaucoup d'officiers supérieurs dans cette armée là aussi) et les infirmières et automobilistes écossais. Dîner, soûlerie, et pelotage marchent de pair. C'est assez écœurant, paraît-il, et la vie de ce Français, perdu parmi ces métèques, ne doit pas être rose.

          Aujourd'hui, été à Bukovo, avec Fromezelle. Il faut passer sur la route de Monastir à un endroit assez repéré et entouré de marmites (près du pont de Monastir surtout). Mais en auto on passe vite.

          Jolie et agréable impression à Bukovo. C'est un village de la montagne, maisons en pierre. Les hommes sont presque tous absents sauf quelques très vieux ou très jeunes. Femmes très propres, voiles blancs, aspect vigoureux et sain ; pas trop mal gracieuses comme démarche, bien que sans la moindre finesse. Quelques jolis yeux, visages communs. Elles sont vêtues de la chemise brodée, de la longue tunique en espèce de feutre brodé de laine, du foulard blanc dont un coin brodé tombe dans le dos, recouvrant la natte. Les petites filles ont leurs cheveux nattés avec des cordelettes de couleur où pendent des perles, des pièces, des bibelots de métal. Un torrent estoie (?) une partie du village, qui est à flanc de colline ; mes choites (?), pavé irréguliers, avec le ruisseau au milieu.

          J'ai photographié quelques femmes et acheté quelques étoffes ; mais elles vendent tout cela assez cher.

          Puis il est difficile de se faire comprendre, avec les trois mots de serbe que je connais : Ima, il y a ; Nêma, il n'y a pas ; Dobro, ça va.

          Encore un détail : ici comme en Grèce, pour dire non, les gens font exactement la même chose que nous pour dire oui.

Le 6 mars

          Été avant-hier à Monastir avec Fromezelle. On n'y va pas très souvent, parce que c'est copieusement marmité, ce jour-là, de 14 heures à 17 heures et à 2 heures du matin, il y eu des marmites avec pas mal de blessés.

          La ville est d'ailleurs mieux de loin que de près.

          De notre campement même, on l'aperçoit établie au pied des montagnes, avec ses hauts minarets et les dômes de ses mosquées, se détachant nettement sur le fond sombre des hauteurs qui la dominent. Elle fait ainsi vraiment une belle impression, cette ville qu'un poète au nom inconnu appelait l'autre jour : la porte d'or de la Serbie.

          Et c'est un joli décor d'Orient qui grandit et précise à mesure qu'on avance sur la route. Et on s'avance vite, à partir de l'église de Kravari, c'est à dire à mille huit cents mètres d'ici. Car à partir de là la route, l'artère unique du ravitaillement de ce front, est repérée par les artilleurs bulgares qui ne se font pas faute d'envoyer des 150 et autres objets malsains.

          Le maximum tombe entre le pont et l'entrée de la ville. Là c'est partout plein de trous qui chaque jour augmentent. La gare, à droite est à moitié démolie, puis des casernes, en partie démolies aussi.

          Enfin l'on entre dans la ville : une rue assez grande et large, la rue du Roi Pierre, avec des maisons à allure moderne ; la rue d'une ville de vingt mille habitants chez nous. Des magasins assez nombreux, mais aux volets de fer fermés, aux vitres brisées ; partout des traces d'éclat d'obus. De ci, de là, un toit effondré. Des habitants assez nombreux passent : ce sont des femmes en costume serbe ou macédonien, quelques-unes en robe et chapeau démodés, des Turcs ou des juifs, des hommes en costume européen, des officiers ou fonctionnaires serbes, en costume militaire avec des galons et des dorures, mais toujours se mouchant dans leurs doigts.

          A un moment donné, un éclatement, puis des gens, hommes et femmes qui fuient vers nous et se dispersent : c'est un obus. J'aimerais autant m'abriter ; mais je suis avec Fromezelle, je ne veux pas paraître avoir peur ; peut-être se fait-il aussi le même raisonnement ! D'ailleurs il n'en tombe pas d'autre pour l'instant.

          Nous allons voir des marchands, des juifs : tapis, étoffes, armes, robes brodées. J'achète quelques objets plus curieux que jolis, après des marchandages sans fin. Il faut offrir deux tiers en moins de ce qu'on vous demande, s'en aller, se faire rappeler, etc...! Et toujours le signe affirmatif pour dire non, la tête rejetée en arrière, puis rabaissée. Pas de change à Monastir : le billet de cinq p. y vaut 5 p.! Le dinar qui vaut quinze sous à Florina y vaut vingt sous. Mais les objets y sont encore moins chers qu'à Florina, en raison sans doute au moins grand nombre d'amateurs qui se risquent à y excursionner.

          Un endroit assez curieux : le Dragor, qui traverse la ville, en passant sous une multitude de petits ponts de bois, il y en a tous les cent mètres. Un quartier turc, un quartier juif, naturellement. De petites échoppes, des souks couverts, mais tout cela est fermé, triste, noir et lamentable. En temps ordinaire, ce doit être amusant comme tout de se promener là-dedans. Mais en ce moment, on sent l'abandon, la misère aussi. Des camions anglais ravitaillent tous les jours la ville en farine, et c'est un spectacle assez curieux que la distribution de ces vivres. Là aussi on fait queue à la porte des boulangeries... Beaucoup de gens ont quitté la ville : la plupart des gens riches et modernisés, d'abord, depuis que l'on bombarde systématiquement. Puis aussi pas mal de pauvres ; à chaque instant passe sur la route, devant mon campement, une théorie de ces chariots primitifs, aux côtés formés par des pieux pointus, aux roues parfois pleines, et traînés par des buffles, qui constituent la voiture nationale de ce pays ; le vieux chariot macédonien dans lequel Scott, retour de la guerre des Balkans, nous montrait les blessés évacués, et aussi le vieux roi Pierre (qui du reste a fait la retraite en auto, d'après ce qu'on raconte).

          Monastir ! Peut-être sera-t-elle d'ici peu à l'abri des obus ? Les munitions et les pièces montent ; les tirs de destructions se font entendre... Avancerons-nous vers Prilep ?... Je pense que oui. Il vaudra autant n'être plus ici pour l'été, dans cette plaine marécageuse et malsaine.

          Ce soit il souffle un vent du sud qui roule des nuages de sables, aveuglants. La tente craque, flotte gémit, on a moins l'impression d'être chez soi !

          Arrivée d'un deuxième aide-major, Haton.

          Le 25 mars - Un kilomètre de Zabjani, près la route de Monastir.

          A partir du 15, quelques blessés. On a attaqué (surtout la 57ème D.I. et la 156ème. La 11ème aussi, mais peu) à gauche de Monastir, et à la cote 1248. On a pris le Peristeri et 1248, qui fut repris par les Bulgares, puis finalement par nous. Le bombardement de Monastir a redoublé. Les Boches ont envoyé des obus asphyxiants. L'un deux n'a pas éclaté, on m'a envoyé à Florina porter du liquide recueilli.

          Le 20, gros bombardement par avions au Viro, à côté de l'ambulance. Impression assez désagréable en voyant une quinzaine d'avions planer au-dessus de nous. Ils ont lâché des obus et des torpilles. Plus de cent victimes. Sales blessures. Nous en avons pansé soixante, de 5 heures du soir à 4 heures du matin.

          Le 21, un gendarme apporte l'ordre de l'A.F.O de nous replier immédiatement au sud des ravitaillements. Je trouve l'emplacement actuel, à cent mètres à l'ouest de la route, quelconque.

          Les autos de Fromezelle sont à Negorani. Nous continuons à fonctionner dans les mêmes conditions.

          On s'installe. Des caisses à cartouches d'un parc de munitions voisin (comme par hasard) nous sont d'un grand secours. Nous avons, ô luxe inouï, une popote en planches !

          Rien de neuf à part cela dans notre petit milieu. Je sens que P. perd de la sympathie que j'avais pour lui, à cause de son étroitesse d'esprit et de son caractère. Encore de ces gens qui s'attachent plus aux dogmes catholiques qu'à la morale chrétienne véritable. Enfin, il faut se supporter !

Le 5 avril

          On parle de départ, d'ici quelques jours, pour aller sur la droite, du côté de 1050. Sans doute va-t-on essayer de dégager cette malheureuse ville de Monastir, qui est encore plus, depuis notre offensive de mars (offensive avec d'assez lourdes pertes pour de minimes résultats, d'ailleurs) sous les coups des obus boches, obus lourds et à gaz, qui ont fait beaucoup de victimes.

          L'ambulance continue à fonctionner surtout pour des malades, les blessés du sous-secteur de Cekrikci étant très peu nombreux. Il y a aussi des blessés d'avion, qui, il y a quelques jours sont revenus en nombre opérer un bombardement en règle du Viro. Mais les pertes ont été moindres que la première fois, car on avait fait des abris. L'activité de l'aviation ennemie est très grande, d'ailleurs depuis un mois, et l'aviation française de l'A.O. est très inférieure. Il y a pourtant des appareils, mais les aviateurs ne font guère figure d'"as".

          J'ai appris à connaître mieux depuis quelque temps mon médecin divisionnaire. Je ne sais si j'ai eu la chance d'une série spéciale, mais il complète bien la collection de la plupart des chefs médicaux que j'ai eus jusqu'à ce jour. Ne connaissant et ne comprenant rien de son métier, paperassier, tatillon, maladroit, et bassement arriviste, il lèche les bottes de l'E.M. et sape sans scrupules sur ses subordonnés qu'il lâcherait à la première occasion.

          A la suite d'une sèche explication que nous avons eue ce matin, il nous a déclaré sans beaucoup de formes que ce qu'il fallait, c'était lui éviter des histoires ou des engueulades de l'E.M. Il a cassé du sucre sur le dos du chef supérieur su Service de Santé des A.A, ce qui est assez maladroit de sa part, du reste. Bref, c'est un être pour qui, malgré tout mon respect de la discipline, je n'ai que méfiance et mépris.

          Il y a une ambulance qu'il cire, parce que l'on sait s'y dem... et lui lécher les bottes ! Elle est commandée par Bonnenfant, un médecin de l'active qui pendant la guerre a été mis en non-activité pour lâcheté, ce qui ne l'empêche pas de porter la croix de guerre et de faire stupidement la roue.

          Le bouquet : cet individu, le médecin divisionnaire, qui s'appelle Laffont, vient d'être cité à la division pour son courage, etc...! Il a fait le malade pendant plusieurs jours, a essayé sans succès d'ailleurs, de faire croire à la Direction de l'A.F.O. qu'il avait souffert des gaz, ce qui était absolument faux ; mais cela a pris à la division. Il ne manque qu'une citation à Bonnenfant.

          Vraiment, dans ce métier, on fait tout ce qu'on peut pour écœurer ceux qui font leur métier consciencieusement, pour le bien du service et des malades, sans songer à l'avancement ou à la ferblanterie. Si beaucoup ont cet esprit là, pas étonnant que la guerre dure.

Le 5 mai

          Un kilomètre et demi nord-est de Slivica. Un coin assez pittoresque dans un amas de rochers sur une hauteur qui domine la Cerna. Position d'attente. La division est en réserve. La canonnade nous annonce que l'offensive dont on espère la marche sur Prilep, si elle donne de bons résultats, commence ce matin, vers 9 heures.

          La chaleur commence à devenir très forte.

          Hier, fait avec Haton et trois gradés la reconnaissance de la région, au point de vue voies d'accès et emplacements possibles.

          D'Hassanola (trois kilomètres ouest de Sakulevo) où nous sommes restés du 13 avril au 1er mai, j'avais déjà vu, avec l'auto de Fromezelle, la route d'Iven, le col de Vrata, Polok, Cegel.

          Hier j'ai fait : Gniles - Cegel - Col de Gola (où se trouve un poste chirurgical très primitif de l'ambulance de Col. Mat. 11) cote 1422 (ex-1212) fourche d'Iven. Iven (que j'ai vu d'en haut, un misérable hameau dans un fond, au dessus des gorges, très pittoresques, de la Cerna) route d'Iven à Slivica. Cette dernière est la seule bonne route de la région. Les autres : pistes muletières, où les voitures s'éreintent et ne peuvent passer qu'avec un chargement allégé.

          Perrier est parti, sur sa demande, au 2ème R.M.A. Il pense y être mieux qu'ici. Il m'a quitté après deux propositions élogieuses pour l'avancement. Je suis complètement écœuré. A l'armée d'Orient, bien plus encore qu'en France, fleurissent l'intrigue, le piston, d'une façon absolument scandaleuse. C'est une honte. Salonique regorge de riz-pain-sel, de médecins, d'officiers d'E.M. à qui l'on dispense largement croix de guerre, palmes, légions d'honneur, avancement. Au front, même mœurs. Dans ma division, après les affaires de Monastir, sur les quatre formations sanitaires de la D.I, seule la mienne, n'a eu aucun officier récompensé. Or, les médecins y avaient de plus beaux états de service qu'ailleurs (deux ans de régiment en France) et tout y marchait très bien.

          Le médecin divisionnaire, un être nul, sans notion de ses devoirs et de son métier, assommant, tatillon, incapable, ignorant tout, léchant les bottes de l'E.M. et aimant qu'on lui lèche les siennes : cité. Le médecin-chef du G.B.D, assez brave type, mais jamais au front français, ayant fait la guerre en Algérie et dans un E.M. serbe, cité, avec un motif faux et mensonger.

          Le médecin-chef de l'A. de C.M.3, Bonnenfant, un saligaud, mis en non-activité au front français pour sa lâcheté, cite pour la deuxième fois, à quinze kilomètres du front.

          Pour nous, ni récompenses, ni permissions, rien. Le responsable de la plupart de ces choses est le médecin divisionnaire, un âne, et un âne doublé d'un arriviste malpropre.

          Il est un des plus beaux spécimens du genre et Dieu sait pourtant si j'en ai vu, dans le Service de Santé. Il n'y en a pas dix pour cent, dans ceux qui dirigent notre service, qui pensent aux intérêts des hommes, des malades, des blessés, ou à leurs devoirs envers leurs subordonnés. Pour eux la guerre est une mine d'où l'on tire, par n'importe quels moyens, galons, citations, jalons pour plus tard.

          Ceci plus apparent encore à l'A.O. qu'en France.

          Et le pauvre bougre se fait tuer ou souffre pour cette crapulerie !

          Oh, m'évader de ce métier stupide où chacun est payé le même prix pour ses services, bons ou mauvais, où, seuls, les arrivistes et les gens malhonnêtes arrivent à quelque chose.

          Et avec ça, pas de courrier... Pas de nouvelles de ma fille, de ma Mère ; pas de gentilles lettres de S. qui à chaque courrier me redonnent un peu de moral.

          Sale armée, mauvais chefs... Sans cela je supporterais bien plus allégrement les privations de toute sorte qui nous sont imposées !

          Le 11 mai - Quitté Slivica le 8 au soir. Installés à Polok, petit village misérable, habité par quelques femmes et deux ou trois mâles vieux ou très jeunes. Costume macédonien. Pieds nus. Larges ceintures défigurant la taille, en grosse étoffe sombre. Chemises brodées habituelles. Nous fonctionnons, sans fonctionner ; petit service peu prenant, et pas fatigant. Pour avoir du bois pour la cuisine, il faut faire quarante kilomètres aller et retour.

          Nous irons probablement, si l'attaque réussit et si on avance, du côté de Gola, ou Tchouka Gola, en avant de 1422. si on n'avance pas, j'ignore ce que nous ferons.

          Été avec Haton à l'E.M. de la D.I, dans les rochers à un kilomètre de nous. Vu le père Lafont, laïus sur le paludisme, etc... Bonnenfant (revolver, masque, jumelles, équipement anglais, deux étoiles sur une grande croix de guerre, faisant toujours autant de foin).

          Thé à l'E.M. Quel honneur !...

          Les opérations : la fameuse attaque qui devait nous conduire à Prilep a raté, jusqu'à présent. Nous avons perdu quatre mille hommes, les Italiens deux mille. La brigade russe est éreintée. Va-t-elle continuer ? Les Boches ont eu le temps d'amener des hommes et de l'artillerie, et je ne crois pas que l'on fasse grand chose maintenant. Les permissions sont supprimées. C'est gai.

          Le 26 mai - Nous partons demain soir pour Hasanoba, avec arrêt à Brod.

          Le 157 et le 2ème bataillon de Zouaves ont été dirigés sur Eksissou d'urgence ; on forme là des troupes pour marcher, paraît-il, contre la Grèce. Il semble que ces forces doivent soutenir les Venizélistes qui vont envoyer là-bas un peu de monde et qui ont dû préparer le terrain. Les attaques ici sont abandonnées, naturellement. Il n'y a rien à faire. toutes les réserves bulgares sont massées sur le front de Macédoine, et les Russes, plus ou moins désorganisés par la révolution, ne marchant pas, les Bulgares n'ont que ce front à tenir.

          La division reste simplement avec l'E.M, deux ambulances, du génie, et deux bataillons du 42, qui d'ailleurs s'est fait accrocher sérieusement à 1050 dernièrement.

          Peut-être va-t-il se passer des choses curieuses en vieille Grèce. Depuis quelque temps, les journaux français de Salonique contiennent contre Constantin des articles fulminants comme jamais on n'en avait vu, et comme si on voulait préparer l'opinion à quelque chose. D'autre part, l'Indépendant d'hier parle de la récolte de blé de Thessalie, qu'on moissonnerait, par ordre du roi, avant même qu'elle ne soit tout à fait mûre. Nous avons ici huit divisions françaises, sans compter les autres troupes alliées. On peut marcher contre la Grèce, ce ne sont plus les Bulgares et les Boches.

          Je ne pense pas cependant que l'armée d'Orient fasse jamais de grandes choses.

          Je regrette de quitter Polok. Nous avions un joli emplacement, à mille mètres d'altitude, grand air, paysage pittoresque. Je m'amusais à aller voir les habitants, ou plutôt habitantes, et les gosses, cela animait ce paysage un peu aride et rocailleux. Ce soir, on m'a offert du "lébètsispaïnak" c'est à dire une mince couche d'épinards entre deux minces croûtes de pain, sorte de galette aux épinards ; cela n'a rien de fameux. J'ai acheté avant-hier une petite chemise macédonienne (vingt francs !) appartenant à une petite Mitô, ou Mitina pour Marcelle. Les femmes tirent parti de notre curiosité et vendent assez cher des choses de peu de valeur artistique, mais qui flattent notre goût du pittoresque et de l'exotique.

          Elles sont amusantes à voir filer la laine, ou broder. C'est dommage qu'elles se mouchent dans leurs doigts ; mais c'est l'habitude ici et chez les Serbes ; même les officiers le font très souvent.

          Le 26 mai - Hasanoba. Quitté Polok hier soir. Campé à Brod. Arrivé ce soir ici, sans savoir du tout où nous irons. La division est sans troupes ; que fera-t-elle ?

          Reçu une lettre de Mad ce soir, qui m'a fait réfléchir. Je n'étais plaint à elle de bien des choses. Elle me dit que je n'ai pas eu la guigne que je crois ; peut-être... Peut-être ai-je tort de ma plaindre !

          Le 31 mai - Quitté Hasanoba ce soir pour Klobucista. Cafard noir. Écrit jusqu'à 1 heure du matin et brûlé ce que j'ai écrit.

Le 8 juin

          A Baresani depuis le 2 juin. J'installe une ambulance pour cent cinquante lits. Comme toujours, moyens de fortune. Il y a à cinq cents mètres de mon emplacement un monastère où était une ambulance alpine il y a quelque temps et qui renferme de nombreux locaux. Mais, naturellement, l'E.M. s'y est installé et on nous a mis dehors. Ils ont à L'E.M. une frousse intense des avions ; c'est une véritable phobie.

          Lafont est charmant pour moi, mais je sais ce que cela peut valoir, je suis payé pour cela.

          Dîné il y a quelques jours à l'E.M. Ils sont très gentils, pour des gens d'E.M. C'est dommage que nous ayons un médecin divisionnaire tellement au-dessous de tout.

          Les hommes travaillent beaucoup, et la chaleur commence à se faire sentir fortement. Il faut tout faire en même temps : monter une baraque Adrian, terrasser, faire une route, des douches, un jardin potager, etc... Et en se débrouillant ; à L'armée d'Orient, le débrouillage est plus sûr que les demandes régulières.

          Des bruits courent. Après l'action contre la Grèce, c'est la Bulgarie et la Turquie qui manifestent des désirs de paix, dit-on. Toute offensive de notre part ici est incapable de réussite, c'est bien net, bien établi maintenant. Que faisons-nous ici, je me le demande. Les Russes sont désorganisés, fichus, pour quelque temps. La guerre sous-marine nous gêne beaucoup. il y a un mois, j'ai appris qu'à Salonique, l'Intendance n'avait qu'un jour de farine pour le pain de l'armée, d'avance. L'action dont on parlait contre la vieille Grèce paraît finir en queue de poisson. Comment diable tout cela pourra-t-il finir ! En attendant, je suis très occupé, et ma correspondance en souffre. Ce matin un avion est venu lâcher des bombes non loin de nous, vers 6 heures du matin.

Le 24 juillet

          Les malades augmentent. Dysenterie surtout. Paludisme, aussi, dont plusieurs de première invasion. Mais beaucoup moins de paludisme que l'an dernier. On ne manquera pas d'attribuer cette amélioration aux précautions prises par la Direction, la mission antipaludisme, etc...

          En réalité, les régions occupées sont beaucoup moins malsaines que l'an dernier à pareille époque.

          Le service à la division est organisé d'une façon bizarre. Mon ambulance devrait être plus en avant, pour le triage et les pansements, et l'A. de Col. mot. qui a le double de médecins, dont un chirurgien de carrière, et un matériel chirurgical complet, devrait être ici. Mais le médecin divisionnaire ne fait rien, c'est le chef d'E.M. qui règle tout.

          Mon gestionnaire, qui a eu un gosse qu'il n'a jamais vu, a droit à une permission à titre exceptionnel. Il est allé à Salonique à la Direction pour demander un remplaçant. Là, Corbel, et Bastien l'ont reçu en lui dosant qu'il n'avait que huit mois d'Orient, qu'il ne devait pas partir. Et comme il objectait que les permissions à titre exceptionnel, d'après les récentes circulaires, passaient d'abord, il lui a été répondu que les règlements étaient faits pour être tournés ! Ah, on s'entend dans les bureaux de Salonique, à tourner les règlements, les ordres, et surtout la justice.

          Corbel ! Qui a gagné sur son rond de cuir, la croix, puis une citation à l'armée ; Bastien, un officier d'Administration du Service de santé, cité à l'ordre de l'armée. Quelle honte, quel gâchis !

          L'Armée d'Orient est véritablement quelque chose de curieux. Deux catégories de gens, bien distinctes :

          En haut, à Salonique, Florina, etc... mais surtout, et de beaucoup, Salonique : l'État-Major, avec le Général qui est un roi dans le pays, un "proconsul romain" comme il l'a dit lui-même. Autour, des satellites intrigants, venus ici pour glaner les faveurs, pour avoir la sécurité de leur peau, pour se faire coller des décorations et de l'avancement. Cela fait la fête à Salonique ; cela part en permission sans permission, avec la complicité des médecins membres d'une clique analogue, qui délurent le congé de convalescence procurant la traversée sur bateau-hôpital, et ne comptant pas pour les permissions. A ceux-là, tout, faveurs, avantages de toute sorte, congé, etc...

          Mais, en bas, il y a au front un tas de pauvres bougres qui claquent de dysenterie ou de paludisme ; ou qui se font tuer comme aux affaires de la Cerna, dans des offensives idiotes, mal montées, ne rapportant rien.

          Tout cela n'est pas drôle... On leurre les gens avec des promesses de permission ; il y eu à Zeitenlick il y a deux mois des révoltes de permissionnaires qui devaient partir, et qu'on voulait renvoyer au front ; dernièrement, des bataillons du 175, du 242, ont refusé de monter aux tranchées... Cela va bien.

          La main forcée, les gens qui nous dirigent se décident à nous laisser partir, mais il y aura tant d'atermoiements que cela marchera sûrement très mal.

          D'ailleurs, les gens qui ont passé des mois à l'intérieur prennent rang comme les autre, exactement.

Le 8 septembre 1917

          Il convient de noter que j'ai été proposé par le médecin divisionnaire pour une citation à la division ; comme je suis de ceux qui ne bénéficient que d'avantages platoniques, il est bon de l'écrire pour moi.

          Naturellement à la division, on m'a recalé. Il y a eu, il y a sept jours, un "coup de main" dont le résultat a été : échec complet, cent vingt blessés, des tués et disparus, un chef de bataillon prisonnier et blessé. Mais ceci n'est rien. Le résultat le plus intéressant ce sont les citations qui vont s'abattre sur un tas de gens qui se débrouillent : jusqu'à un pasteur et un lieutenant du train, qui, ayant pour la première fois de leur vie mis le pied dans une tranchée, seront cités pour ce fait d'armes.

          C'est une honte et un scandale que cette prostitution de distinctions soi-disant honorifiques.

          Le Général Sarrail vient d'être décoré de la médaille militaire. Cela nous tiendra chaud cet hiver. Mon écœurement de tout va grandissant de jour en jour, et je n'aspire qu'au jour où je pourrai quitter cette livrée qui vous rend l'esclave d'un tas de jean-foutres, d'autant plus méprisables et impunis qu'ils sont plus élevés en grade. On dit que Sarrail va filer et que nous passerons sous le Commandement du duc d'Aoste. C'est probablement un de ces canards comme il en circule tant. Notre Général, installé avec sa femme à Salonique, tout puissant, entouré d'une cour servile de mendiants galonnés (pour le prototype du "Général républicain" c'est crevant) est trop bien pour vouloir partir.

          Le service continue toujours le même. Nous nous rasons ferme. Haton n'est pas à prendre avec des pincettes. Caractère très égoïste, dénué de cœur, envieux et méchant par manie, il faut une sacrée patience pour le supporter.

          Visites des aéros très souvent. Hier deux femmes du village ont été atteintes par des bombes, c'est moi qui les soigne.

          Je n'ai qu'un espoir, qu'une idée à laquelle je me raccroche dans la vague de dégoût, d'écœurement et de haine de tout ce que je vois, c'est l'espérance d'une permission. voilà quinze mois depuis la dernière. C'est déjà gentil !

          Le 13 septembre- Depuis que la guerre est devenue un forme de la vie organisée, codifiée, établie, elle donne moins lieu à des descriptions pittoresques - tout a été dit dans ce genre, et surtout par ceux qui n'ont rien vu - qu'à des observations psychologiques vécues.

          Malheureusement ces observations constituent autant de vérités moins bonnes à dire, d'autant qu'elles sont plus vraies. Cependant on peut les noter pour soi. Par exemple, des choses qui me paraissent hors de doute, à moi qui ai vécu dans pas mal de milieux et de formations différentes depuis trois ans, et à qui en plus, mon métier a permis de me frotter à toutes sortes de gens.

          -D'abord, tout individu qui affiche, après trois ans de guerre, de l'enthousiasme, est un fou ou un menteur. Presque toujours un menteur intéressé.

          -Le dévouement, l'esprit du devoir, la conscience, diminuent en raison directe de l'élévation dans la hiérarchie militaire.

          -Les gens racontent d'autant plus de choses extraordinaires, dangers courus, prouesses exécutées, qu'ils ont moins eu l'occasion d'en observer. Et cela se comprend : le postier à quatre galons de ma division, qui a été marmité une seule fois dans sa vie, et a eu la croix de guerre pour cet exploit bien involontaire, a bien mieux retenu cette occasion unique que le fantassin qui en a subi des centaines, et de plus terribles.

          -Dans le métier militaire, en guerre, les récompense obtenues sont la plupart du temps, en raison inverse du mérite et des services réellement rendus.

          -Il semble qu'un des vices de notre armée soit de renfermer beaucoup trop de militaires de carrière. Encore que beaucoup de ceux-ci, combattants glorieux, se soient embusqués de leur mieux, il en reste trop ; et ces gens sont déformés par des années de vie militaire du temps de paix, de fonctionnarisme, de recherche de l'avancement ou de la distinction, appelée, sans doute par ironie, honorifique. Les règlements sont caducs, comme les généraux.

          -Il y a une autre espèce que les militaires haut-gradés qui tirent parti de cette guerre, pour eux occasion unique et inespérée de profit : ce sont les prêtres. La crainte de la mort leur rend leur antique pouvoir. Et avec quelle adresse, quel zèle de propagande intéressée ils savent agir en exploitant le plus mystérieux besoin moral de l'homme : la peur d'un au-delà, le désir de ne pas finir tout à fait d'exister !

          Il y a des règles de l'état d'esprit du temps de guerre, comme dans la morale bourgeoise du temps de paix. Il y a des choses qu'on ne peut dire ou écrire sans être frappé, comme militaire, des rigueurs de la discipline, comme civil, de l'anathème des gens bien pensants.

          Cependant, pour savoir la vérité, ce n'est ni dans les journaux, ni dans les livres, ni dans les discours des état-majors qu'il faut fouiller : c'est dans la conversation de l'homme de troupe, et depuis trois ans que je le fréquente, soit comme malade, soit comme blessé, soit comme subordonné, soit comme simple interlocuteur, je pense que j'ai pu me faire des idées exactes.

          Faut-il dire d'eux : les braves gens, ou les naïfs. Allons, il vaut encore mieux employer la première expression ! si elle n'est pas plue vraie elle est du moins moins douloureuse !

          Le 26 septembre - Toutes les veines : je file en permission demain : trente-deux jours. Ai été, paraît-il, cité l'ordre des formations sanitaires de la division (régiment). Petite satisfaction de coquetterie, mais ça fait toujours plaisir.

Le 1er octobre

          Sur le Tungad, en traversant l'Adriatique.

          Quitté Barisani le 27. vingt-deux heures de train militaire en wagon à bestiaux, jusqu'à Salonique.

          Vu Théobalt le 29.

          Quitté Salonique le 29 soir. Arrivé à Bralo le 30 soir. Pris de suite une camionnette qui nous mène à Itea pour la nuit. Joli trajet en camion : route en corniche, puis bois d'oliviers d'Amphissa, jolie petite ville pittoresque, à Itea, petit port de pêche où nous attend le Tungad. Un seul hôtel déjà plein. Plusieurs officiers couchent dehors. J'obtiens du patron de coucher par terre sur deux couvertures dans une antichambre.

          Embarqué ce matin. Mes trois ficelles me donnent une cabine pour moi tout seul. Lit, table propre, eau de toilette, luxes inconnus depuis longtemps.

          Toujours les prescriptions pour le torpillage, on passe au point dangereux dans la soirée, à la nuit.

          Le 3 octobre - Dans le train qui nous emmène de Tarente à Livourne. Arrivés hier matin à Tarente, ou plutôt dans un camp tout au bout de la rade. Impossible de visiter la ville. Partis hier soir.

          A Livourne nous séjournerons une journée de repos.

          On traverse l'Italie sans rien voir que des gares. Quel dommage ! Même pas Rome, où l'on s'arrête une demi-heure, la nuit.

Haut de page.Carnet 4 - 29 novembre 1917 au 20 novembre 1919